Warning

Yann Rocq

Warning : C’est le message qu’il faudrait inscrire en lettres fluorescentes clignotantes et géantes, à l’arrière de tout véhicule motorisé dont je prends le volant ou le guidon.

Les causes de ma mésentente avec l’automobile sont nombreuses. En premier lieu, j’ai plusieurs défauts qui sont incompatibles avec la conduite : je suis distrait, je stresse facilement, et je suis civilisé. Le seul point en ma faveur est mon manque de compassion pour les canards.

Mes cours de conduite n’ont fait qu’aggraver les choses. Au départ pourtant, tout allait bien. Mon premier moniteur, que par commodité, j’appellerais le titan, semblait le fruit de l’union de deux pilotes de Formule 1, sur la banquette arrière d’une Jaguar XJ series 2. Il dégageait une telle confiance en lui et une telle maîtrise du pilotage qu’on le disait capable de faire passer une lumière du rouge au vert d’un simple regard.

Dès le premier cours sous sa direction, je me sentais capable de marcher sur les glorieuses traces d’Ayrton Senna, l’accident en moins. Malheureusement, le titan n’était qu’un appât destiné à attirer les clients vers l’école de conduite. Sitôt mon heure de test gratuit épuisée, et mon chèque signé, on m’a jeté entre les griffes de mon deuxième moniteur, que par commodité, j’appellerai « le dépressif hystérique ».

La haine du dépressif hystérique pour l’enseignement de la conduite était si intense, que le conseiller d’orientation qui lui a suggéré cette voie s’est immolé par le feu pour éviter le déshonneur. Sa méthode pédagogique consistait à engueuler son élève au moindre geste, en poussant des cris de caquistes qu’on taxe : « Pourquoi tu fais pas ton angle mort ? », « Pourquoi tu passes pas la troisième ? », « Pourquoi t’arrives à fond à ce croisement ? » Pourquoi ? Eh bien, c’est peut-être parce que je sais pas encore conduire, bouffon !

Cette phrase, je l’ai juste prononcée dans ma tête. En vérité, le dépressif hystérique me terrorisait. Tellement, que je n’ai même pas osé annuler une de nos séances, alors que je venais de boire deux pintes de Guinness, dans le but d’oublier la leçon de la veille. Ce jour-là, il m’a engueulé parce que je roulais trop lentement, mais j’étais trop saoul pour que cela m’atteigne. En repensant à cet évènement aujourd’hui, j’ai honte de mon inconscience et des dégâts que j’aurais pu causer. À l’époque, j’étais cependant victime de ce manque total de jugement que l’on trouve chez la jeunesse ou Peter Mac Kay.

Ma seule angoisse était que la police teste mon taux d’alcoolémie et me retire le permis que je n’avais pas encore, ce qui dans ma tête impliquait que je devrais le passer deux fois et donc, avoir deux fois plus de cours avec le dépressif hystérique. Je ne sais pas si ce dernier a découvert que j’avais bu de l’alcool à cause de mon haleine, ou parce que pour la première fois de sa vie, un élève riait dans son char, mais il ne m’a plus jamais enseigné.

Je me suis retrouvé avec un troisième professeur, que j’appellerai par commodité « Le putain de malade mental beaucoup trop collant ». Même une abeille aurait été incapable de supporter son ton mielleux, et nous n’avions clairement pas la même conception de la bulle personnelle. J’essayais subtilement, mais sans aucun succès de lui faire comprendre qu’il ne se passerait jamais rien entre nous, en raison, certes, de mon hétérosexualité, mais aussi de mon amour des belles choses.

S’il n’est pas évident de rester calme au volant en se faisant crier dessus, il est encore plus difficile de garder les yeux sur la route lorsqu’on vit dans la crainte que le moniteur vous pogne la cuisse. Le summum du malaise a été atteint quand nous sommes entrés sur une bretelle d’autoroute et qu’il a crié : « Allez, accélère, coquin ! »

Voilà pour le côté « trop collant » du personnage. Le côté « putain de malade » s’est manifesté quand il a eu peur d’être en retard à l’école pour la leçon suivante. Pour gagner du temps, il a rapporté la voiture, pied au plancher, en utilisant les pédales du côté passager, tout en se penchant de mon côté pour utiliser le volant. Mais peut-être que ce que j’ai perçu comme un acte irresponsable mettant nos vies en péril était juste une manière maladroite de se rapprocher de moi.

Par bonheur, mon examen de conduite est tombé peu après que mon moniteur me propose de prendre un verre tous les deux pour discuter de comment j’envisageais l’avenir de notre relation prof-élève. Je n’entrerai pas dans les détails de mon évaluation afin de garder ce qu’il me reste de dignité. Rien ne peut expliquer qu’on m’ait donné le permis malgré toutes mes erreurs, à part une histoire de quotas.

Je pensais que le pire était derrière moi, mais c’était sans compter l’ultime défi qui m’attendait : conduire la voiture familiale. Je me souviens de la première fois où ce privilège m’a été octroyé. Il m’a fallu plusieurs kilomètres pour comprendre que le bruit étrange et récurrent que j’entendais n’était pas un problème mécanique, mais ma mère à l’arrière, qui se cramponnait à la portière à chaque virage en faisant « hisssssssss ». Et ces onomatopées n’étaient rien à côté des nombreuses recommandations et avertissements qu’elle me lançait complètement paniquée, comme si dix-huit dépressifs hystériques s’étaient soudain réincarnés en elle.

J’ai pris la bonne résolution de ne plus conduire avec ma mère à bord le jour où, par deux fois, j’ai failli avoir un grave accident en brulant la priorité à un rond-point, trop occupé à demander à la femme à qui je dois la vie de se fermer la gueule.

Depuis, on dirait que les dieux font tout pour me convaincre que je ne dois pas conduire : mon installation à Paris puis à Montréal, où seuls les banlieusards et les masochistes s’acharnent à posséder un char, ces vacances en Mauricie avec mes amis, où j’ai esquivé un orignal de justesse, trois minutes après avoir pris le volant…

Peut-être devrais-je tenir compte de ces avertissements et renoncer à la conduite. Ou peut-être devrais-je juste reprendre des leçons pour reprendre confiance en moi. En espérant que mon nouveau moniteur ne m’appelle pas « Coquin ».