Flottaison

Yann Rocq

Il n’était que sept heures du soir, et déjà la fête battait son plein dans le parc de la résidence de Robert Bouchard, directeur de la FIMQ.

Créée en 2021 par Robert Bouchard en personne, la FIMQ, ou Force d’intervention mutante du Québec, était une organisation secrète qui luttait contre la criminalité, parallèlement à la SQ, cette dernière étant trop occupée par la répression du cinquième mouvement étudiant pour sévir contre les voleurs, les assassins et les commerciaux de Bell.

Comme son nom l’indique, les troupes de la FIMQ étaient totalement constituées de personnes mutantes, profil qui s’était multiplié depuis une loi du parti libéral assouplissant l’usage des OGM et des pesticides. Il ne suffisait toutefois pas d’être mutant pour entrer dans cette organisation élitiste. Les candidats qui présentaient des aptitudes extraordinaires, comme marcher sur les murs ou se téléporter avaient plus de chances d’être recrutés que ceux juste nés sans colonne vertébrale.

En ce chaud mois de juillet, comme tous les ans, tous les agents du FIMQ avaient étaient conviés à une soirée dans la résidence de son fondateur, histoire de se remettre des émotions de l’année passée et de socialiser avec les nouvelles recrues. Quasiment tous les fidèles de la première heure étaient présents : Jean-Louis, alias l’homme castor, capable de venir à bout de n’importe quelle porte blindée à l’aide de ses dents indestructibles, Julien, l’homme porc-épic dont les ennemis gardaient toujours le souvenir inscrit dans leur mémoire et leur épiderme, Isabelle, la femme carcajou, dont la timidité cachait une rapidité et une combativité hors du commun… Et il y avait Sandrine, la femme biche, qui venait tout juste de sortir dans le parc de la résidence, une bouteille de boréale à la main. En refermant la porte-patio derrière elle, elle aperçut un homme qu’elle ne connaissait pas accoté à un arbre, un peu à l’écart. Comprenant qu’il était nouveau dans l’organisation, elle alla à sa rencontre pour l’aider à briser la glace :
— Salut, lui dit-elle en lui tendant la main, moi c’est Sandrine
— Salut Sandrine, répondit Simon en lui tendant une main légèrement palmée. Ça fait longtemps que tu travailles ici ?
— Trois ans, et toi ?
— Trois mois. Puis-je te demander c’est quoi, ton superpouvoir ?
— L’hypnose. Je suis capable de contrôler totalement les gens avec mes yeux
— Je vois ça.
— C’est gentil, mais je ne suis pas en train d’essayer. Et toi, c’est quoi, ton super pouvoir ?
Après un léger moment d’hésitation, Simon répondit mal à l’aise :
— Je flotte
— Tu quoi ? demanda Sandrine, en cachant difficilement son désappointement.
— Je flotte ! J’ai une densité corporelle beaucoup plus basse que la moyenne, ce qui fait que je peux me maintenir à la surface de l’eau sans aucun effort. Oui, je sais, c’est pas aussi impressionnant qu’hypnotiser des gens, mais Robert a dit que je pourrais sûrement être utile à l’organisation. C’est juste qu’il ne sait pas comment encore.
Il cala le reste de sa bière d’un mouvement brusque.
— C’est correct, dit Sandrine. Je ne voulais pas te blesser. Comment as-tu acquis ce pouvoir ?
— J’ai été mordu par un canard colvert mutant
— Pincé, tu veux dire.
— Non, mordu ! C’était un canard mutant, je te dis.
— Ah cool ! dit Sandrine. J’imagine que tu dois savoir voler, aussi.
— Non, je ne vole pas. Je flotte ! rétorqua Simon sèchement.

Sandrine soupira. Elle avait décidément le chic pour tomber sur des gars frustrés dans les soirées. À la rencontre précédente, elle était tombée sur un homme invisible qui lui avait parlé pendant des heures de ses problèmes d’image.
— Et qu’est-ce que tu as choisi quoi comme nom de code ? Super Canard ? demanda-t-elle à la blague pour détendre l’atmosphère.
— Non, Archibald. En hommage à la poussée d’Archibald
— Euh… Archimède ?
— Oh ! C’est pas vrai ! soupira Simon en faisant un face palm.
Sandrine tenta de lui remonter le moral.
— Je serais quand même curieux de voir ça. Est-ce que tu peux me faire une démonstration ? demanda-t-elle en désignant la piscine du parc.
— Si tu veux.

Simon se retira quelques instants à l’intérieur de la résidence et en ressortit dans sa combinaison de plongée, arborant le logo « Archibald » sur le ventre. Sandrine remarqua que ses pieds, comme ses mains, étaient légèrement palmés. Simon prit son élan et sauta à pieds joints dans la piscine. Une fois dans l’eau, son corps remonta aussitôt jusqu’à la taille, comme s’il avait pied. Ce qui n’était pourtant pas le cas.

Sandrine utilisa toute l’énergie dont elle était capable pour paraitre un minimum impressionné.
— Intéressant, mais tu fais comment pour avancer ? demanda-t-elle.
— En battant des pieds, bien sûr répondit Simon, en joignant le geste à la parole. Son buste avançait lentement à la surface, comme s’il marchait au fond de la piscine, tandis que des remous remontaient à la surface.
— Et donc, tu n’as fait aucune mission pour l’organisation pour le moment ?
— Si, une ! répondit Simon. Hier, Robert m’a demandé de ramasser un chat mort qui flottait au milieu de cette piscine.
— Hé ! Salut Simon. Tu flottes ? C’est cool. cria quelqu’un
— Oh non, pas lui, murmura Simon.

Ils venaient d’être rejoint par Marc, l’homme grizzli. Un agent connu dans l’organisation autant pour sa force herculéenne que pour sa lourdeur.

Simon sortit de l’eau, en faisant un bond à faire pâlir de jalousie les manchots du Biodôme, et fit mine de s’éloigner.

— Pourquoi tu t’en vas ? demanda Marc. T’as peur qu’on se prenne le bec ?

Simon ne répondit pas, et invita d’un geste Sandrine à le suivre.

— En tout cas, ne me cherche pas, car tu y risques de perdre des plumes.

Simon tenta une diversion.

— Dis Sandrine, t’as pas faim ? On pourrait aller chercher de la bouffe. Il y a un Chinois pas loin.

Sandrine voulut répondre, mais Marc l’interrompit.

— Bonne idée, Simon. Il parait qu’ils font un super bon canard laqué.

Et c’est ainsi que pour la première fois de leur vie, les participants de la soirée entendirent le bruit que fait une main palmée quand elle frappe sur un visage poilu.