Décès

Yann Rocq

Bonsoir à tous. Si je suis en mesure de vous lire un texte ici ce soir, c’est par pur miracle. En effet, j’ai réchappé d’un terrible accident qui aurait pu me coûter la vie, il y a exactement 14 ans.

Ça s’est passé le 8 novembre 2001. À l’époque je travaillais comme développeur pour « Toto vacances », une agence de voyage en ligne qui proposait des rabais tellement intéressants à ses clients qu’elle a fait faillite l’année suivante.

Nos bureaux se situaient à la Plaine Saint-Denis. La banlieue de Paris idéale si votre principal critère est l’accessibilité aux drogues dures.

Question restauration, en revanche, l’offre était limitée. À croire que tous les travailleurs du quartier fonctionnaient à l’énergie solaire. Ou aux drogues dure.

Nos choix se limitaient à:
a) un vendeur de sandwichs grecs qui n’avaient de grecs que le nom, et de sandwich que la prétention.

b) Un traiteur asiatique dont la carte était totalement superflue, puisque la totalité des plats avaient le même goût de crevette avariée.

c) Une machine distributrice de divers produits, dont il était impossible de lire la date de péremption sur l’emballage, puisqu’elle s’était estompée sous l’effet du temps.

C’est pourquoi je marchais chaque midi quelques kilomètres pour me rendre au « Joyeux cochon », qui tenait plus de la cantine que du restaurant, et où l’on pouvait manger sans mettre sa vie en danger, jusqu’à preuve du contraire.

Ce jour là, j’avais fait le voyage avec mon collègue Frank, le webmaster du site. 1 m 80, cheveux longs, sourire goguenard, Frank est l’être pour qui le mot « insouciance » a été spécialement créé. Dans la matinée, il m’avait prévenu sur ma boite vocale qu’il arriverait juste pour l’heure du dîner, parce qu’il était complètement hangover. Une justification que je n’eut aucun mal à croire puisqu’il avait terminé son message par « Gros bisous ».

Alors que je discutais joyeusement avec mon collègue de notre futur licenciement devant ma blanquette de veau, j’eut l’idée saugrenue de faire deux actions incompatibles entre elles : avaler une grosse bouchée de nourriture et rire.

L’opération fut une réussite à 99 %. Le dernier 1 % était hélas incarné par un grain de riz trop collant qui, après un court moment d’hésitation entre mon oesophage et ma trachée, choisit la seconde voie.

Devant cette obstruction soudaine, je me mets à paniquer. Je respire de plus en plus rapidement, essaye de tousser, mais sans aucun succès. Même avec des connaissances modérées en pneumologie, on peut déduire que je ne me vais pas bien au son de mes mouvements respiratoires.

À l’inspiration, ça ressemble à un croisement entre la sirène du Titanic et le cri d’amour du phoque de Sibérie : Uhhhhhhhh.

À l’expiration, ça évoque Darth Vader en pleine crise d’asthme : rshhhhh.

Si vous faites partie des gens qui ne voudraient pas mourir dans leur lit, sachez qu’il n’est pas plus enviable de mourir à table. Je sens que mes secondes sont comptées, et je m’apprête à voir ma vie défiler devant mes yeux. Par chance, il n’y a pas tant de choses que ça qui méritent une rediffusion. Je peux directement passer à l’étape des regrets.

Je ne connaitrais jamais la saison finale de Friends.

Je n’ai toujours pas fait de trip à trois à 27 ans, et finalement, à 41 ans non plus.

Je n’ai pas vidé mon historique web. Les gens vont savoir que j’écoute Mylène Farmer.

J’imagine la police informant ma mère de mon décès avec le tact légendaire de l’administration publique française:
- Madame, combien avez-vous d’enfants?
- Deux.
- Perdu!

Je vois mon épitaphe gravée dans la pierre.

Yann Rocq
1974 - 2001
Il aurait du prendre le potage.

J’ai des bourdonnements dans les oreilles. Tout en continuant mon concerto en tuberculose mineure, j’essaye de m’apaiser en me parlant à moi-même : « Calme-toi, Yann, respire. Ah non, c’est vrai, c’est ça, le problème ».

Je jette des regards de détresse autour de moi, et je constate que ma mésaventure a au moins l’avantage de distraire les travailleurs de leur routine quotidienne. Ils m’observent, totalement médusés et semblent parier intérieurement sur l’issue de mon combat contre la céréale.

Le seul point positif, c’est que les réseaux sociaux n’ont pas encore été inventés. Personne ne peux tweeter ma mort en direct, ni en poster une photo sur Instagram avec le filtre Gore et le hashtag #prixdarwin.

Mon regard se pose alors sur Frank, qui est resté anormalement calme pendant les dix dernières seconde. Enfin, il se décide à justifier la formation de premiers soins qu’il a reçu au printemps passé. J’aimerais dire qu’il fait une variante sophistiquée de la méthode de Heimlich, ou qu’il réussit à me faire une trachéotomie armé d’un simple couteau à beurre et de son stylo à bille. En fait, il se contente de me tendre mon verre d’eau. Trois gorgées suffisent pour remettre le grain de riz dans le droit chemin.

Yann : 1 Uncle Ben’s: 0

Estimant que ma dose de malaise pour l’année a été atteinte, je m’apprête à quitter les lieux sans prendre le temps de manger mon dessert, un gâteau de riz.

Malheureusement, un médecin prend son repas quelques tables plus loin. Ses connaissances lui reprochent de ne pas être intervenu pendant ma séance de suffocation. Ils insistent pour qu’il s’assure que tout est correct. S’ensuit une conversation totalement inutile à l’extérieur de l’établissement, où il me demande si je vais bien et si je suis stressé en ce moment. Mais nous savons tous les deux qu’il fait ça juste pour ne pas perdre la face devant ses amis. Je me retiens de lui facturer 150 francs pour la consultation, et je rentre au travail. La seul tâche que j’ai pu effectuer l’après-midi est de jouer au démineur de Windows.

Le 8 novembre 2001, j’ai vu la mort et ça a changé ma vie. J’ai compris que notre existence est trop courte pour jouer un rôle. C’est depuis ce jour que je m’accepte comme je suis et que je peux affirmer sans honte que oui, j’aime Mylène Farmer.