Yann Rocq

Je ne sais pas quoi dire.

Vous êtes vraiment formidable, je vous aime, vous êtes intelligents, vous êtes beaux, vous sentez bon, vous êtes la force qui anime ce pays.

Et c’est avec beaucoup d’émotion que je reçois ce Richard 2025 qui récompense la démagogie.

Je suis d’autant plus touché que je suis le premier chroniqueur à recevoir cette distinction, jusqu’ici attribuée systématiquement à des politiciens. Il était temps qu’un journaliste soit à son tour récompensé pour ce que les mauvaises langues désigne comme une « manipulation de la population », mais que je préfère appeler « Sensibilisation du peuple aux réalités économiques, avec une pincée subjective d’ultra-libéralisme ».

Les gens qui me connaissent savent combien cette récompense est importante pour moi. Depuis longtemps, la démagogie est une discipline à laquelle je me donne corps et âme. Plus exactement, j’ai donné mon corps, et j’ai vendu mon âme.

Je tiens à remercier les nombreux médias et publications qui m’ont ouvert leurs colonnes pour que je puisse m’exprimer, sans jamais m’imposer des valeurs d’un autre âge telles que la vérification des sources, le sens de de la mesure ou le respect de la dignité humaine.

Merci au Huffington Post qui m’a permis de poster des articles avec des statistiques alarmantes sur la criminalité, la drogue ou l’anarchisme sans jamais me demander d’où elles provenaient.

Merci au Journal de Montréal qui m’a offert de tenir un blog sur son site web. C’est toujours valorisant de voir que même un billet écrit en deux minutes sans aucune vérification reste plus intelligent que les commentaire postés par les lecteurs.

Merci enfin à Radio X de m’avoir fait comprendre qu’on pouvait comparer les syndicalistes à absolument n’importe quoi, du moment que ça fait peur ou que c’est sale.

Sans la tribune que ces medias m’ont offert, je n’aurais pas pu exprimer ma démagogie sans retourner en France, où il est très difficile de faire sa place face à la concurrence d’Éric Zemmour.

Merci enfin à l’APID, Association des professionnels de l’industrie de la démagogie, qui fait un formidable travail pour que notre talent soit reconnu à sa juste valeur, en organisant chaque année la cérémonie des Richards.

Avant la création de cette évènement, la démagogie était encore un mot péjoratif utilisé contre nous par des plateauien nowhere fémino-nazi vivant de nos taxes.

Chaque jour, nous devions nous battre contre des militants hisrustes qui nous reprochaient de déformer la réalité, d’attiser les préjugés, de tenir des raisonnement simplistes, de faire des généralisations abusives, d’inciter à la haine, bref, de faire notre métier.

Pire, ces derniers nous accusaient de faire dans la facilité. Ils ne se doutaient de pas de toutes les techniques et reformulations nécessaires pour que les mêmes lecteurs se révoltent devant les usines à chiots, mais prennent le parti de la police quand elle frappe sur des étudiants qui manifestent pacifiquement.

Chaque démagogue à ses propres astuces, son propre style et sa propre personnalité. En ce sens, nous ressemblons à des artistes, sauf que nous sommes beaucoup mieux payés. Et comme des artistes, nous demandons à ce que notre travail créatif soit respecté.

Hier encore, un opposant, probablement subventionné un groupe terroriste, m’accusait d’atteindre le point Godwyn en comparant Québec Solidaire aux nazis. Que c’était une méthode déloyale qui portait atteinte à l’image de notre adversaire. Ce à quoi je réponds « et alors? »

L’éthique envers les démagogues devraient être la même qu’envers les autres domaines artistiques. De même qu’il est très mal vu de révéler les secret d’un magicien, il devrait être interdit de révéler les arguments les moyens que nous utilisons pour transformer la réalité. Si on révèle nos astuces rhétoriques, on enlève la magie, est sans la magie, il n’y a plus de démagogie.

Grâce au gala des Richards, nous avons pu enfin pu faire comprendre au peuple que la démagogie était nécessaire à la démocratie. D’ailleurs, les deux mots commencent de la même manière. Coïncidence? Je ne crois pas.

Je me souviens encore avec nostalgie de la première édition de 2015. Cette année là, la crème de la démagogie avait été nommée : Yves Bolduc pour ses propos sur les fouilles à nu, Régis Labeaume qui avait plaisanté sur le fait qu’un chien de la police de Québec qui avait mordu un manifestant déguisé en banane y était probablement allergique, Barrette pour ses cris de poule, et Pierre-Karl Péladeau pour l’ensemble de son oeuvre.

Je ne sais même plus qui avait gagné, mais je souviens qu’une mention spéciale avait été attribuée à Peter MacKay pour avoir renommé l’Alberta en « Albertastan ». C’est selon moi une belle preuve d’ouverture. Même si le gala des Richard est censé récompensé uniquement les démagogues provinciaux, nous sommes capables de reconnaître les talents fédéraux quand ils touchent au génie.

Bien sûr, nous subissons encore aujourd’hui le attaques de gauchistes qui trouvent cette cérémonie abjecte, et nous demandent pourquoi nous ne décernons pas également des prix pour incitation à la destruction de l’environnement, le chroniqueur le plus sexiste ou de la une de la plus mauvaise fois. Nous allons enfin enfin pouvoir faire taire ces mauvaises langues, puisque les organisateurs viennent de m’apprendre que ces catégories existeront l’année prochaine.

En guise de conclusion, j’aimerais que nous ayons une pensée pour l’homme à qui se gala rend hommage : Richard Martineau. Comme vous le savez, il a été terrassé par une crise cardiaque en septembre 2015, après avoir appris que Sophie Durocher avait eu un one night avec Gabriel Nadeau-Dubois.

Merci encore. Bonne soirée.

Yann Rocq

C’est le rap du surplus
Financier des banquier ventrus
Le rap de l’appetit
Des actionnaires jamais repus

C’est le rap du surplus
D’investisseurs aux dents pointues
Ceux qui vendraient leur mère
Si ça dégageait une plus-value

Le rap du surplus
C’est très tendance et répandu
Et même si t’aime pas ça
Tu n’y échapperas non plus

C’est le rap de surplus
D’injustices qui se perpétuent
Pour tous les malchanceux
Sortis du mauvais utéru(s)

Le rap du surplus
Ça se danse les pieds nus
Ou dans des bottes en or
Ça dépend où tu te situes

C’est le rap du surplus
Le rap du monde aigri et fru
Qui en veulent aux gens du dessous
Qui envient les gens du dessus

(Refrain)
C’est le rap, rap du surplus
C’est le rap, rap du surplus
C’est le rap, rap du surplus
C’est le rap, rap du surplus

C’est le rap du surplus
De coupures dans le superflu
L’éducation, les garderies
la santé et les revenus

C’est le rap des surplus
Pour le privé, bien entendu
Mais si tu fini aux urgences
Emmène ton jeu de Sudoku

Du déficit public
C’est promis, il y en aura plus
D’ailleurs, ça tombe à pic
Il n’y aura plus d’état non plus.

C’est le rap du surplus
D’économies à petite vue
Chez Radio-Canada
Ils vont couper jusqu’au tissu

(Refrain)
C’est le rap, rap du surplus
C’est le rap, rap du surplus
C’est le rap, rap du surplus
C’est le rap, rap du surplus

C’est le rap du surplus
De corruption chez nos élus
Ici un politique honnête
Avoue à qui il est vendu

Si les gens n’en peuvent plus
Si la populace remue
On peut toujours pointer
Les femmes voilées et les barbus

C’est le rap sur surplus
D’élections sans aucun cont’nu
Ou les candidats jouent au jeu
De qui sera le plus obtus

Les citoyen hésitent
Entre PQ et PLQ
Au lieu de se d’mander pourquoi
On les a pas encore pendus

(Refrain)
C’est le rap, rap du surplus
C’est le rap, rap du surplus
C’est le rap, rap du surplus

C’est le rap du surplus
De pétrole qui pue et nous tue
Contre le béluga
Le requin demeure invaincu

Les compagnies minières
Dénonce chez tous ces chevelus
Cette idée incongrue
De faire payer ceux qui polluent

C’est le rap du surplus
Je suis plus sûr, je suis perdu
De ce qu’il faudrait faire
Pour quitter cette voie sans issue

J’préfère reprendre une bière
Tranquillement posé sur mon cul
En écrivant un rap débile
Avec des rimes en U.

Yann Rocq

Il n’était que sept heures du soir, et déjà la fête battait son plein dans le parc de la résidence de Robert Bouchard, directeur de la FIMQ.

Créée en 2021 par Robert Bouchard en personne, la FIMQ, ou Force d’intervention mutante du Québec, était une organisation secrète qui luttait contre la criminalité, parallèlement à la SQ, cette dernière étant trop occupée par la répression du cinquième mouvement étudiant pour sévir contre les voleurs, les assassins et les commerciaux de Bell.

Comme son nom l’indique, les troupes de la FIMQ étaient totalement constituées de personnes mutantes, profil qui s’était multiplié depuis une loi du parti libéral assouplissant l’usage des OGM et des pesticides. Il ne suffisait toutefois pas d’être mutant pour entrer dans cette organisation élitiste. Les candidats qui présentaient des aptitudes extraordinaires, comme marcher sur les murs ou se téléporter avaient plus de chances d’être recrutés que ceux juste nés sans colonne vertébrale.

En ce chaud mois de juillet, comme tous les ans, tous les agents du FIMQ avaient étaient conviés à une soirée dans la résidence de son fondateur, histoire de se remettre des émotions de l’année passée et de socialiser avec les nouvelles recrues. Quasiment tous les fidèles de la première heure étaient présents : Jean-Louis, alias l’homme castor, capable de venir à bout de n’importe quelle porte blindée à l’aide de ses dents indestructibles, Julien, l’homme porc-épic dont les ennemis gardaient toujours le souvenir inscrit dans leur mémoire et leur épiderme, Isabelle, la femme carcajou, dont la timidité cachait une rapidité et une combativité hors du commun… Et il y avait Sandrine, la femme biche, qui venait tout juste de sortir dans le parc de la résidence, une bouteille de boréale à la main. En refermant la porte-patio derrière elle, elle aperçut un homme qu’elle ne connaissait pas accoté à un arbre, un peu à l’écart. Comprenant qu’il était nouveau dans l’organisation, elle alla à sa rencontre pour l’aider à briser la glace :
— Salut, lui dit-elle en lui tendant la main, moi c’est Sandrine
— Salut Sandrine, répondit Simon en lui tendant une main légèrement palmée. Ça fait longtemps que tu travailles ici ?
— Trois ans, et toi ?
— Trois mois. Puis-je te demander c’est quoi, ton superpouvoir ?
— L’hypnose. Je suis capable de contrôler totalement les gens avec mes yeux
— Je vois ça.
— C’est gentil, mais je ne suis pas en train d’essayer. Et toi, c’est quoi, ton super pouvoir ?
Après un léger moment d’hésitation, Simon répondit mal à l’aise :
— Je flotte
— Tu quoi ? demanda Sandrine, en cachant difficilement son désappointement.
— Je flotte ! J’ai une densité corporelle beaucoup plus basse que la moyenne, ce qui fait que je peux me maintenir à la surface de l’eau sans aucun effort. Oui, je sais, c’est pas aussi impressionnant qu’hypnotiser des gens, mais Robert a dit que je pourrais sûrement être utile à l’organisation. C’est juste qu’il ne sait pas comment encore.
Il cala le reste de sa bière d’un mouvement brusque.
— C’est correct, dit Sandrine. Je ne voulais pas te blesser. Comment as-tu acquis ce pouvoir ?
— J’ai été mordu par un canard colvert mutant
— Pincé, tu veux dire.
— Non, mordu ! C’était un canard mutant, je te dis.
— Ah cool ! dit Sandrine. J’imagine que tu dois savoir voler, aussi.
— Non, je ne vole pas. Je flotte ! rétorqua Simon sèchement.

Sandrine soupira. Elle avait décidément le chic pour tomber sur des gars frustrés dans les soirées. À la rencontre précédente, elle était tombée sur un homme invisible qui lui avait parlé pendant des heures de ses problèmes d’image.
— Et qu’est-ce que tu as choisi quoi comme nom de code ? Super Canard ? demanda-t-elle à la blague pour détendre l’atmosphère.
— Non, Archibald. En hommage à la poussée d’Archibald
— Euh… Archimède ?
— Oh ! C’est pas vrai ! soupira Simon en faisant un face palm.
Sandrine tenta de lui remonter le moral.
— Je serais quand même curieux de voir ça. Est-ce que tu peux me faire une démonstration ? demanda-t-elle en désignant la piscine du parc.
— Si tu veux.

Simon se retira quelques instants à l’intérieur de la résidence et en ressortit dans sa combinaison de plongée, arborant le logo « Archibald » sur le ventre. Sandrine remarqua que ses pieds, comme ses mains, étaient légèrement palmés. Simon prit son élan et sauta à pieds joints dans la piscine. Une fois dans l’eau, son corps remonta aussitôt jusqu’à la taille, comme s’il avait pied. Ce qui n’était pourtant pas le cas.

Sandrine utilisa toute l’énergie dont elle était capable pour paraitre un minimum impressionné.
— Intéressant, mais tu fais comment pour avancer ? demanda-t-elle.
— En battant des pieds, bien sûr répondit Simon, en joignant le geste à la parole. Son buste avançait lentement à la surface, comme s’il marchait au fond de la piscine, tandis que des remous remontaient à la surface.
— Et donc, tu n’as fait aucune mission pour l’organisation pour le moment ?
— Si, une ! répondit Simon. Hier, Robert m’a demandé de ramasser un chat mort qui flottait au milieu de cette piscine.
— Hé ! Salut Simon. Tu flottes ? C’est cool. cria quelqu’un
— Oh non, pas lui, murmura Simon.

Ils venaient d’être rejoint par Marc, l’homme grizzli. Un agent connu dans l’organisation autant pour sa force herculéenne que pour sa lourdeur.

Simon sortit de l’eau, en faisant un bond à faire pâlir de jalousie les manchots du Biodôme, et fit mine de s’éloigner.

— Pourquoi tu t’en vas ? demanda Marc. T’as peur qu’on se prenne le bec ?

Simon ne répondit pas, et invita d’un geste Sandrine à le suivre.

— En tout cas, ne me cherche pas, car tu y risques de perdre des plumes.

Simon tenta une diversion.

— Dis Sandrine, t’as pas faim ? On pourrait aller chercher de la bouffe. Il y a un Chinois pas loin.

Sandrine voulut répondre, mais Marc l’interrompit.

— Bonne idée, Simon. Il parait qu’ils font un super bon canard laqué.

Et c’est ainsi que pour la première fois de leur vie, les participants de la soirée entendirent le bruit que fait une main palmée quand elle frappe sur un visage poilu.

Yann Rocq

Warning : C’est le message qu’il faudrait inscrire en lettres fluorescentes clignotantes et géantes, à l’arrière de tout véhicule motorisé dont je prends le volant ou le guidon.

Les causes de ma mésentente avec l’automobile sont nombreuses. En premier lieu, j’ai plusieurs défauts qui sont incompatibles avec la conduite : je suis distrait, je stresse facilement, et je suis civilisé. Le seul point en ma faveur est mon manque de compassion pour les canards.

Mes cours de conduite n’ont fait qu’aggraver les choses. Au départ pourtant, tout allait bien. Mon premier moniteur, que par commodité, j’appellerais le titan, semblait le fruit de l’union de deux pilotes de Formule 1, sur la banquette arrière d’une Jaguar XJ series 2. Il dégageait une telle confiance en lui et une telle maîtrise du pilotage qu’on le disait capable de faire passer une lumière du rouge au vert d’un simple regard.

Dès le premier cours sous sa direction, je me sentais capable de marcher sur les glorieuses traces d’Ayrton Senna, l’accident en moins. Malheureusement, le titan n’était qu’un appât destiné à attirer les clients vers l’école de conduite. Sitôt mon heure de test gratuit épuisée, et mon chèque signé, on m’a jeté entre les griffes de mon deuxième moniteur, que par commodité, j’appellerai « le dépressif hystérique ».

La haine du dépressif hystérique pour l’enseignement de la conduite était si intense, que le conseiller d’orientation qui lui a suggéré cette voie s’est immolé par le feu pour éviter le déshonneur. Sa méthode pédagogique consistait à engueuler son élève au moindre geste, en poussant des cris de caquistes qu’on taxe : « Pourquoi tu fais pas ton angle mort ? », « Pourquoi tu passes pas la troisième ? », « Pourquoi t’arrives à fond à ce croisement ? » Pourquoi ? Eh bien, c’est peut-être parce que je sais pas encore conduire, bouffon !

Cette phrase, je l’ai juste prononcée dans ma tête. En vérité, le dépressif hystérique me terrorisait. Tellement, que je n’ai même pas osé annuler une de nos séances, alors que je venais de boire deux pintes de Guinness, dans le but d’oublier la leçon de la veille. Ce jour-là, il m’a engueulé parce que je roulais trop lentement, mais j’étais trop saoul pour que cela m’atteigne. En repensant à cet évènement aujourd’hui, j’ai honte de mon inconscience et des dégâts que j’aurais pu causer. À l’époque, j’étais cependant victime de ce manque total de jugement que l’on trouve chez la jeunesse ou Peter Mac Kay.

Ma seule angoisse était que la police teste mon taux d’alcoolémie et me retire le permis que je n’avais pas encore, ce qui dans ma tête impliquait que je devrais le passer deux fois et donc, avoir deux fois plus de cours avec le dépressif hystérique. Je ne sais pas si ce dernier a découvert que j’avais bu de l’alcool à cause de mon haleine, ou parce que pour la première fois de sa vie, un élève riait dans son char, mais il ne m’a plus jamais enseigné.

Je me suis retrouvé avec un troisième professeur, que j’appellerai par commodité « Le putain de malade mental beaucoup trop collant ». Même une abeille aurait été incapable de supporter son ton mielleux, et nous n’avions clairement pas la même conception de la bulle personnelle. J’essayais subtilement, mais sans aucun succès de lui faire comprendre qu’il ne se passerait jamais rien entre nous, en raison, certes, de mon hétérosexualité, mais aussi de mon amour des belles choses.

S’il n’est pas évident de rester calme au volant en se faisant crier dessus, il est encore plus difficile de garder les yeux sur la route lorsqu’on vit dans la crainte que le moniteur vous pogne la cuisse. Le summum du malaise a été atteint quand nous sommes entrés sur une bretelle d’autoroute et qu’il a crié : « Allez, accélère, coquin ! »

Voilà pour le côté « trop collant » du personnage. Le côté « putain de malade » s’est manifesté quand il a eu peur d’être en retard à l’école pour la leçon suivante. Pour gagner du temps, il a rapporté la voiture, pied au plancher, en utilisant les pédales du côté passager, tout en se penchant de mon côté pour utiliser le volant. Mais peut-être que ce que j’ai perçu comme un acte irresponsable mettant nos vies en péril était juste une manière maladroite de se rapprocher de moi.

Par bonheur, mon examen de conduite est tombé peu après que mon moniteur me propose de prendre un verre tous les deux pour discuter de comment j’envisageais l’avenir de notre relation prof-élève. Je n’entrerai pas dans les détails de mon évaluation afin de garder ce qu’il me reste de dignité. Rien ne peut expliquer qu’on m’ait donné le permis malgré toutes mes erreurs, à part une histoire de quotas.

Je pensais que le pire était derrière moi, mais c’était sans compter l’ultime défi qui m’attendait : conduire la voiture familiale. Je me souviens de la première fois où ce privilège m’a été octroyé. Il m’a fallu plusieurs kilomètres pour comprendre que le bruit étrange et récurrent que j’entendais n’était pas un problème mécanique, mais ma mère à l’arrière, qui se cramponnait à la portière à chaque virage en faisant « hisssssssss ». Et ces onomatopées n’étaient rien à côté des nombreuses recommandations et avertissements qu’elle me lançait complètement paniquée, comme si dix-huit dépressifs hystériques s’étaient soudain réincarnés en elle.

J’ai pris la bonne résolution de ne plus conduire avec ma mère à bord le jour où, par deux fois, j’ai failli avoir un grave accident en brulant la priorité à un rond-point, trop occupé à demander à la femme à qui je dois la vie de se fermer la gueule.

Depuis, on dirait que les dieux font tout pour me convaincre que je ne dois pas conduire : mon installation à Paris puis à Montréal, où seuls les banlieusards et les masochistes s’acharnent à posséder un char, ces vacances en Mauricie avec mes amis, où j’ai esquivé un orignal de justesse, trois minutes après avoir pris le volant…

Peut-être devrais-je tenir compte de ces avertissements et renoncer à la conduite. Ou peut-être devrais-je juste reprendre des leçons pour reprendre confiance en moi. En espérant que mon nouveau moniteur ne m’appelle pas « Coquin ».

Yann Rocq

Mesdames et Messieurs, bonsoir.

Je vous remercie d’être venu si nombreux ce soir, pour rendre un dernier hommage à nos amis Richard Johnson et Élisabeth Johnson, deux êtres aussi inséparables que la SAQ et les marges abusives.

Seul le destin pouvait réunir ces deux personnalités totalement différentes, si on met de côté qu’elles avaient le même âge, les mêmes origines sociales, le même revenu annuel brut et le même nom de famille.

Pour bien comprendre la relation particulière qui unissait Richard Johnson et Élisabeth Johnson, il faut revenir à leur première rencontre en 2002.

À cette époque, Richard Johnson travaillait dans un cabinet d’ingénieurs en construction, qui n’avait pas encore été rendu célèbre par la commission Charbonneau.

Il s’était fait parmi ses collègues une réputation d’homme pragmatique et inventif, capable de réparer une chasse d’eau qui fuit, muni d’un simple élastique et de 20 kilos de plutonium.

Élisabeth Johnson travaillait quant à elle dans un cabinet d’avocats pour de grosses compagnies, dont le slogan était : « Licenciez ! On s’occupe du reste. »

Elle avait gagné tellement d’affaires contre des salariés renvoyés, que dans le milieu syndical, on l’appelait : « Celle dont on ne doit pas prononcer le nom ».

Le travail était la chose la plus importante dans la vie de Richard et Élisabeth. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, leur cabinet était toujours occupé.

Ce n’est toutefois pas dans un cabinet qu’ils se rencontrèrent mais à un souper spaghetti, destiné à collecter des fonds, pour l’association humanitaire « Rêve de politicien ».

Dès son arrivée dans la salle communautaire, Richard est tombé sous le charme cette belle brune aux yeux de feu qui le regardait avec un sourire coquin, mais on lui demanda de s’installer à une autre table, en face d’Élisabeth.

Comme vous le savez, Élisabeth et Richard ne brillaient pas pour leurs aptitudes sociales. Ni d’ailleurs pour leur générosité ou leur gentillesse, mais je m’éloigne du sujet.

Après quelques minutes de malaises qui parurent, ils arrivèrent cependant à lier conversation. Il lui parla des avantages du polystyrène expansé haute densité pour les fondations extérieures. Elle lui parla des enjeux d’harmonisation terminologique dans un contexte bilingue et bijuridique.

Vue de l’extérieur, cette discussion aurait pu sembler mortellement ennuyeuse, mais les spaghettis étaient écœurants.

Après une étude approfondie des paramètres vitaux et patrimoniaux de leur interlocuteur, Richard et Élisabeth estimèrent qu’un rapprochement physique était une option viable.

C’est dans le parc de stationnement de la salle communautaire qu’ils s’échangèrent leur premier baiser, dont ils garderaient à jamais en mémoire la saveur de sauce tomate et de viande bon marché.

En une soirée, Richard et Élisabeth étaient passés du statut de célibataires froids et distants ne vivant que pour leur travail, à celui de couple, froid et distant, ne vivant que pour son travail.

La suite, vous la connaissez : 10 ans de vie commune claire et calme comme un ciel d’été, qui ne fut jamais obscurci par le moindre nuage de passion ou de fantaisie sexuelle.

Je ne m’attarderai pas sur les marques de tendresses que Richard et Élisabeth se donnaient mutuellement au quotidien, faute de témoignages fiables.

En revanche, je peux vous dire que leur harmonie professionnelle était parfaite. Tellement parfaite, qu’ils s’associèrent avec leurs frères et sœur pour fonder le cabinet universel Johnson & Johnson & Johnson & Johnson & Johnson. Comme son nom l’indique, cette compagnie regroupait à la même place tous les cabinets imaginables : médecine, recrutement, clairvoyance… Le cabinet Johnson & Johnson & Johnson & Johnson & Johnson contenait plus de professions libérales au mètre carré que le parti du même nom.

Cette concentration offrait de nombreux avantages inédits. Par exemple, Si un client défendu par le cabinet d’avocat Johnson & Johnson & Johnson & Johnson & Johnson perdait son procès et se retrouvait en prison, il bénéficiait au moins d’une cellule confortable, conçue par les cabinets d’architecture Johnson & Johnson & Johnson & Johnson & Johnson.

Plus fort encore, de nombreux associés cumulaient plusieurs compétences. Le cabinet Johnson,Johnson, et caetera était par exemple le seul en mesure d’offrir un forfait « Conseil fiscal et traitement de canal », donnés simultanément par un comptable-dentiste.

Élisabeth et Richard se sont également lancés en politique. Ils étaient à deux doigts de réaliser leur rêve ultime en intégrant un cabinet ministériel. Hélas, la fatalité en a décidé autrement.

Il faudra attendre les résultats définitifs de l’enquête pour connaitre les causes exactes de l’effondrement de la maison qui a provoqué le décès de nos deux amis. Il semble cependant que Richard, qui en avait dessiné les plans, a manquéé de jugement quand il a décidé de réduire les coûts de construction en divisant par quatre le nombre de murs porteurs. Une petite entorse aux normes de sécurités qui avait été rendue possible par la découverte par Élisabeth d’une faille juridique insoupçonnée.

Aujourd’hui, j’ai une pensée pour tous les proches de Richard et Élisabeth, particulièrement pour leurs deux enfants qui ont par miracle échappé à cette tragédie : leur fils, Gustave One Trade Center Eiffel Johnson-Johnson, et leur fille, Trinity Ally McBeal Washington Kennedy Johnson-Johnson.

C’est par pure chance que ces derniers n’étaient pas sur les lieux au moment de la tragédie. Le premier parce qu’il était à son cours de violon pour nourrisson, la seconde parce qu’elle était en consultation chez son psychanalyste, qui tentait de comprendre pourquoi elle traitait déjà ses parents de vieux cons, 3 ans avant son entrée à la maternelle.

La route qui attend ces jeunes gens sans leurs parents s’annonce éprouvante, presque autant que lorsqu’ils étaient encore présents.

Le point positif est qu’ils bénéficieront chacun d’une prime d’assurance décès, d’un soutien psychologique et d’un conseil en réparation de sinistre de la part du cabinet Johnson & Johnson & Johnson & Johnson & Johnson.

Adieu Richard. Adieu Élisabeth. J’espère que votre oeuvre vous survivra, d’autant plus que je possède 14 % des parts de la compagnie. Je vous souhaiterais bien de reposer en paix, mais vous connaissant, vous êtes probablement déjà en train de hanter un cabinet fantôme.

Merci.

Yann Rocq

Voici, avec un certain temps de décalage, mon texte pour le cabaret des auteurs du dimanche du 8 juin 2014 sur le thème du temps.
Il était 4 h du matin lorsque j’entrais avec mon collègue René dans un hôtel « Apportez votre escorte », où venait de se produire une tentative de meurtre. « On dirait que Le Temps a fait une nouvelle victime », me dit le policier en faction devant la porte de la chambre où s’était produit l’évènement. Par ces mots, l’agent ne désignait ni le temps qui passe, ni le temps qu’il fait, mais le tueur en série qui terrorisait la ville depuis plusieurs mois, et qui avait déjà fait sept victimes.

Le mode opératoire de ce criminel était assez original. Il tuait ses proies en les lacérant avec un couteau, puis blanchissait leurs cheveux avec du peroxyde d’hydrogène. C’est en raison de ce vieillissement artificiel des victimes que les médias lui avaient donné ce surnom original : « Le Temps ». Il aurait été plus logique de l’appeler « le blanchisseur », ou « le coiffeur », ou tout simplement « Le criss de mongol », mais le sens de la formule des journalistes s’embarrasse rarement de pertinence. Il ne se passait pas un jour sans qu’un article nous rappelle que le Temps nous filait entre les doigts : « Le Temps toujours en fuite », « La police incapable d’arrêter le tTemps », « Les autorités courent toujours après le Temps »…

Difficile de leur en vouloir. Depuis des semaines, notre enquête piétinait. Nous essayions de savoir qui serait la prochaine victime mais le Temps était aussi variable qu’imprévisible. Et bien que nous ayons réussi à le localiser quelques jours auparavant, nous étions désormais à la recherche du Temps perdu.

La victime du jour, ou plutôt de la nuit était une prostituée d’une cinquantaine d’années qui avait attiré le tueur en lui proposant du bon temps. Quand il avait sorti son couteau, elle avait crié tellement fort que le Temps s’était figé, puis avait filé sans faire son œuvre. Le réflexe de cette femme lui avait sauvé la vie. Sa poitrine couverte d’éraflures témoignait qu’elle avait bien résisté aux ravages du Temps.

Je me renseignai auprès du policier qui venait de l’interroger.
— Est-ce qu’elle vous a donné une description de son agresseur ?
— Pas grand-chose, à part qu’elle a trouvé le Temps bien long.
— Mais encore ?
— Il était séduisant, mais pas très bon au lit.
— Beau Temps, mauvais Temps. Il faut qu’on le retrouve, mais on n’arrivera à rien avec une description du Temps aussi partielle. Il faudrait faire des prélèvements d’ADN. Est-ce que Le Temps est venu ?
— Malheureusement, non. Je ne pense pas que l’on trouvera les moindres vestiges du Temps.

Je décrochai mon cellulaire qui venait de sonner. C’était Steve, un agent qui travaillait sur l’enquête depuis le début. Nous étions devenus amis. Le Temps nous avait rapprochés. « On a peut-être trouvé un endroit ou Le Temps passe, me dit-il. Je te conseille d’y faire un tour.
— Formidable. Comment avez-vous fait ?
— Le Temps laisse toujours des traces. »

Je me rendis à l’adresse donnée par Steve avec René. Dans les escaliers qui nous menaient à l’immeuble, ce dernier semblait préoccupé : « Il faut qu’on se dépêche de trouver le Temps. Je viens d’apprendre qu’il a descendu le fils d’un parrain de la maffia. Il a des tueurs à gages à ses trousses. Pour eux, Le Temps, c’est de l’argent »

L’appartement était désert comme si le Temps n’avait jamais existé.

— Je ne pense pas que le Temps comptait s’éterniser ici, dis-je à René.
— C’est une chambre au mois, pourtant
— Au temps pour moi

Soudain, j’entendis un bruit dans la pièce d’à côté. Dans l’embrasure de la porte, j’aperçus Le Temps qui s’apprêtait à se jeter par la fenêtre. René et moi nous précipitâmes pour suspendre son vol. Après l’avoir rattrapé de justesse, et avec beaucoup d’efforts, nous réussîmes à remonter le Temps.

De retour au poste, j’interrogeai sans succès le suspect pendant une heure. À bout de nerfs, je demandais à René d’entendre le Temps le temps de m’étendre.

« Je ne suis même pas sûr qu’il parle français, lui dis-je. À chaque fois que je lui demande de parler, il me répond “Nit ! Nit !”
— Oh ! Mais c’est un indice, ça ! Le Temps dit “Nit” ?
— T’enflamme pas. En tout cas. Je te laisse le Temps. Moi, il faut que je fasse une sieste.

René entra à son tour dans la salle d’interrogatoire, et je m’allongeai sur le sofa dans mon bureau. Après un sommeil réparateur de 27 secondes, je retournais voir mon adjoint pour voir s’il avait plus de prise sur Le Temps que moi. En entendant les cris et les coups provenant de la salle d’interrogatoire, je compris que Le Temps passait un sale quart d’heure. Je réussis à maîtriser René juste au moment où il s’apprêtait à lui donner un coup de poing sur l’os temporal.

— Resaisis-toi, bon sang ! As-tu vu à quelles extrémités le Temps t’accule ? Et c’est quoi, cette blessure au pouce ?
— Attention! Le Temps mord.
— Criss!

Il fallut beaucoup de patience et de diplomatie pour que le suspect daigne me parler, et que j’entende enfin une brève histoire du Temps. Je compris rapidement que son passé n’était pas simple. Nous avions eu un Temps héroïque, mais maintenant, c’était plutôt le Temps des regrets.

Le Temps fut condamné à perpétuité. J’allais régulièrement lui rendre visite. J’avais apprivoisé le Temps, mais je voyais quil était de plus en plus maussade. Et puis un jour où je vins le voir au pénitencier, on m’apprit que le Temps avait expiré. Suicide par pendaison.
J’étais tellement sous le choc que j’exigeais que l’on me montre le tuyau auquel le Temps s’était suspendu. J’avais perdu mon Temps. Je n’arrivais pas à croire que je ne l’aurais plus jamais devant moi. Depuis, j’ai attendu que les choses s’estompent avec le Temps, mais il est encore trop présent. Je devrais faire le deuil, faire de nouveaux projets, mais j’avoue que le Temps me manque.

Yann Rocq

« Renouvelons le désir ». Tel était le slogan choisi par la compagnie Applung, pour sa cinquième assemblée générale. Malgré ce message positif qui ornait la salle de conférence, la plupart des spectateurs paraissait aussi enthousiaste qu’un manchot à qui on vient d’offrir un violoncelle : depuis trois ans, les ventes de téléphones intelligents de la société, née de la fusion d’Apple et Samsung, avaient chuté de manière inquiétante. Les investisseurs avaient hâte d’entendre le discours de John Windshield, le nouveau directeur général, qui devait présenter son plan pour sauver l’entreprise de licenciements massifs, ou pire, d’une réduction des dividendes versés aux actionnaires.

John apparut sur la scène dans une débauche d’effet pyrotechniques dont la majorité des participants évalua le coût à beaucoup trop cher. Il s’adressa au public avec un dynamisme étonnant pour les circonstances :

« Mesdame et Messieurs les actionnaires, bonjour! Comme vous le savez, notre compagnie a toujours fondé sa stratégie sur l’innovation. C’est grâce à elle que nous avons pu proposer le iPhone Galaxy 7 avec son écran souple et son détecteur de radars, le iPhone Galaxy 8, avec sa coque en pur noisetier et son appareil photo à rayons X, et le iPhone Galaxy 9 greffable dans le bras avec son taser intégré. Sans cette capacité à nous réinventer en permanence, jamais nos clients n’auraient eu l’idée d’acheter nos nouveaux appareils, alors que celui qu’il possédait fonctionnait encore. »

John tenta de faire une pause pour ménager ses effets, mais le regard noir du public le convainquit d’enchaîner rapidement.
« Malheureusement, ce rythme d’innovation effréné a eu deux conséquences fâcheuses : la première est que nous sommes totalement à court de nouvelles idées pour nos futurs produits. La seconde est que nos clients sont tellement habitués à la nouveauté que plus rien ne les impressionne. C’est la raison pour laquelle ils s’accrochent au téléphone préhistorique qu’ils ont acheté il y a six mois, et que nos ventes plongent à une vitesse alarmante.

Après de nombreux mois de recherche et de développement, nous sommes arrivés à la conclusion que ce ne sont pas nos produits que nous devions changer, mais nos clients. Pour vous présenter ce point, je vous demande d’accueillir notre nouveau chef de produit et docteur en neurobiologie Jim Wiper. »

Jim arriva sur scène en poussant un chariot sur lequel était posé un vivarium muni d’épaisses parois. Sur l’écran géant, on pouvait voir que que ce dernier contenait un téléphone intelligent, un gros morceau de cheddar, et une souris obèse qui négligeait totalement l’appétissante nourriture à côté d’elle.
« La souris que vous voyez a été tellement gavée de nourriture qu’elle en a été dégoûtée et est devenue anorexique, expliqua Jim. Grâce à nos recherches, nous avons cependant réussi à créer un son capable de redonner le goût de n’importe quelle activité à n’importe quel mammifère. Mais assez parlé. Le plus simple et que je fasse une démonstration ».

Jim effleura l’écran de son téléphone intelligent, et l’écran de l’appareil à l’intérieur du vivarium s’alluma un bref instant. La souris dressa subitement ses oreilles et se jeta sur le fromage avec une vivacité étonnante pour sa corpulence. Elle le dévora avec frénésie pendant une vingtaine de secondes, puis tomba à la renverse, prise de convulsions, vomit son fromage ainsi qu’une partie de ses organes internes, puis s’immobilisa définitivement.

Après un court instant de stupeur devant cette scène macabre, les actionnaires se levèrent et applaudirent à tout rompre, tandis que John revenait sur la scène pour serrer la main de Jim.

« Comme vous l’avez compris, dit John, nous utiliseront la même technologie sur nos clients pour qu’ils retrouvent le goût à nos produits. Bien sûr, nous ferons notre possible pour ne pas les tuer, ajouta-t-il malicieusement, sous les rires du public. Des questions? »
Un actionnaire leva timidement la main :
« Est-ce légal?
- Bien sûr, répondit John. Nous avons ajouté une clause nous autorisant au contrôle mental dans la nouvelle licence d’utilisation de nos systèmes. Vous savez bien que tout le monde l’accepte sans la lire. »

La conférence se termina sous une nouvelle ovation du public.

Une semaine plus tard, Jim et John se réunirent dans une pièce secrète des locaux d’Applung autour d’un laptop, afin de diffuser le son salutaire sur tous les téléphones intelligents déjà vendus par la compagnie. L’opération semblait bien se dérouler, mais Jim fut soudain pris de panique :

« Mon dieu! Je pensais avoir réglé ce machin sur 25 %, mais nous sommes à la puissance maximum.
- Vous êtes fou? cria John.
- Ce n’est pas ma faute, je suis pas habitué au nouveau système.
- Que va-t-il se passer?
- Je ne sais pas, répondit le scientifique, les yeux teintés d’une intense inquiétude ».

Au même moment, à quelques milliers de kilomètres de là, un couple de trentenaire montréalais prenait son brunch sur le patio. La femme jouait à Angry Candy Crush Run sur son téléphone, tandis que l’homme regardait d’un oeil distrait les derniers produits d’Applung sur sa tablette. Soudain un son étrange s’échappa des deux appareils. L’homme leva les yeux, les planta dans ceux de sa conjointe et lui murmura:
« J’avais oublié combien tu étais belle
- Prends-moi tout de suite, lui répondit-elle »

Ce genre de scène se répéta dans des millions de foyers à travers le monde, comme si un immense nuage aphrodisiaque avait envahi la planète. Les gens délaissaient leurs écrans pour regarder d’un oeil nouveau leur conjoint, leur ami, et parfois même leur cousine. Le secteur des nouvelles technologies en souffrit énormément, mais ce fut une aubaine pour les fabricants de produits contraceptifs et de pilule du lendemain.

San Francisco, 18h45, Quartier général de la société Applung. Prostré devant son laptop, complètement abasourdi, Jim Wiper écoute à la radio en streaming les nouvelles de cette vague d’amour mondial.

« Je suis vraiment désolé. Tout est de ma faute. »

T’inquiète pas, on va bien trouver une solution, répond John en lui passant la main dans les cheveux.

Yann Rocq

Patient, boute-en-train, joyeux, de bonne compagnie… tous ces mots étaient inadéquats pour décrire Paul Sirois, 45 ans, responsable des ressources humaines dans une grosse compagnie d’alimentation. Malgré une situation professionnelle et personnelle très confortable, Paul était un véritable handicapé du bonheur. À force de passer sa vie à faire la gueule, les rides s’étaient dessinées dans la mauvaise direction autour de ses lèvres, donnant l’impression qu’il était en colère même quand il dormait. Paul n’était jamais content de rien, et trouvait quelque chose à redire sur tout. Si Saint-Pierre en personne lui avait donné les clefs du paradis, il aurait probablement critiqué la couleur du trousseau.

En ce 31 octobre 2013, Paul s’était comme d’habitude levé en pestant contre l’animateur qui déblatérait des âneries dans son radio-réveil. Il avait ensuite pris son café en bougonnant contre sa machine à expresso qui dosait mal les grains, emprunté le métro en marmonnant contre les voyageurs qui ne se déplacent pas au fond du wagon aux heures d’affluence, et passé la journée à se plaindre du mauvais travail de ses subalternes, qui l’obligeaient à repasser systématiquement derrière eux.

Fatigué de cette journée où, comme d’habitude, rien n’avait tourné rond, Paul serait volontiers rentré chez lui pour boire un vin bouchonné en critiquant la piètre qualité des programmes télévisés. Malheureusement, sa compagnie organisait ce soir-là un party d’Halloween pour les employés, auquel sa fonction l’obligeait à participer. Il se retrouva bien malgré lui à faire la ligne devant le vestiaire d’une salle polyvalente aux décorations douteuses, en compagnie de collègues qui tripaient beaucoup trop de s’être transformés pour un soir en zombie ou en sorcière. Paul ne s’était pas déguisé. Il trouvait cette activité puérile. Il lui aurait d’ailleurs été difficile de se rendre plus antipathique qu’il n’était déjà, à moins de se confectionner un costume à partir d’authentiques morceaux de cadavre.

En déposant son manteau, il découvrit avec agacement que le vestiaire était payant.
« Parce que maintenant, il faut payer pour s’emmerder, murmura-t-il entre ses dents.
— Pardon ? demanda l’employé du vestiaire qui n’avait entendu qu’un grognement.
— Laissez faire, répliqua Paul
— Euh… OK, dit l’employé. »

Paul entra dans la salle où la musique jouait beaucoup trop fort, au moment précis où quelqu’un passait avec une chaise dans l’embrasure de la porte. Il s’enfargea les pieds dans celle-ci, et tomba de tout son long sur le sol.

Encore à moitié allongé par terre, il se retourna pour invectiver le responsable de sa chute, lorsqu’il reconnut Sylvie Chassaigne, la jeune mannequin des publicités pour « Bonheur du matin », les céréales fabriquées par la compagnie de Paul qui vous font partir la journée du bon pied. Cette femme l’avait toujours énervé. Le bien-être et la sérénité qu’elle arborait sur les affiches étaient selon lui trop extrêmes pour ne pas être le résultat de plusieurs heures de triturage sous Photoshop.

Maintenant qu’il la voyait devant, lui resplendissante dans sa robe rouge, à la fois mal à l’aise de l’avoir fait tomber et amusée de la situation, il réalisa toutefois que les affiches étaient bien en dessous de la réalité. Cette fille irradiait une joie de vivre qu’aucune céréale ne serait jamais capable de transmettre à un être humain. Toute sa colère avait disparu d’un seul coup.

Il arriva alors quelque chose d’incroyable, dont personne dans la compagnie n’avait été témoin en 20 ans : Paul sourit. Il se releva tranquillement et s’approcha de Sylvie.

« Je suis désolée, lui dit-elle. Je suis très maladroite.
— Ça va, je ne suis pas blessé, répondit Paul. Ça vous dirait de boire un petit cocktail pour nous remettre de nos émotions ? »

Après cette fameuse soirée, les évènements s’enchainèrent très rapidement. Le retour en taxi, le dernier verre chez lui, les rendez-vous de plus en plus réguliers, de plus en plus fréquents, de plus en plus passionnés, et le rapport non protégé de trop qui donna lieu à une grossesse non planifiée.

En temps normal, cet accident aurait suscité chez Paul une longue litanie de plaintes et de reproches en tout genre, mais Sylvie lui avait ouvert les yeux sur la beauté du monde. En quelques mois il s’était métamorphosé de vieux garçon aigri critiquant tout en permanence en un adolescent attardé et romantique, capable de s’émouvoir de la beauté des papillons un soir de pleine lune sous un saule pleureur. Il lui proposa de garder l’enfant et de se marier dans les plus brefs délais en témoignage de son engagement.

Sylvie accepta la proposition. Elle était heureuse d’avoir trouvé une personne avec qui elle pourrait arrêter de jouer la comédie et d’être enfin elle-même. Elle révéla sa vraie nature dès le lendemain de leurs noces, alors que son mari tout neuf faisait un bilan de la veille.

« C’était vraiment une excellente soirée, dit Paul. J’ai jamais autant dansé de ma vie. C’est dommage qu’on ne puisse se marier qu’une fois, ajouta-t-il à la blague.
— Ben si ça t’arrange, on peut toujours divorcer pour que tu te remaries avec la charrue que t’as cruisé hier, murmura Sylvie entre ses dents.
— Pardon ? demanda Paul qui n’avait entendu qu’un grognement.
— Laisse faire, répliqua Sylvie
— Euh… OK. », répondit Paul, ne réalisant pas encore que la meilleure partie de sa vie était déjà derrière lui

Yann Rocq

Après un délai d’à peine un mois (bon, d’accord, plus d’un mois), voici le texte que j’ai écrit et lu pour la soirée du cabaret des auteurs du dimanche du 6 octobre 2013. Le thème était « Panse ».

Montréal, une heure du matin. Je cours à toute vitesse sous une pluie battante dans la rue Hochelaga. Je mets toute l’énergie dont je suis capable dans chacune de mes foulées, comme si ma vie en dépendait. D’ailleurs, elle en dépend probablement : je suis poursuivi par cinq hommes armés de battes de base-ball, qui me hurlent des insultes et des menaces de tortures d’une grande créativité.

Mes agresseurs m’ont interpellé à la sortie du foyer où j’ai passé la soirée à jouer aux cartes avec des amis. Leur distance me laissait une bonne chance de leur échapper, mais je ne cours vraiment pas vite. À chaque seconde, je vois notre écart et mes chances de survie diminuer aussi rapidement qu’une crème glacée dans un char pendant une canicule.

Je ne me demande même pas pourquoi ils m’en veulent. Depuis que le gouvernement a décidé de présenter les gens dans mon style comme une menace pour la cohésion sociale, nous sommes de plus en plus victimes d’intimidations et d’agressions en tout genre. Pourtant, comme la majorité d’entre nous, je n’ai jamais fait de mal à personne ni même essayé de convaincre quiconque d’adopter mon mode de vie. Mon seul crime, c’est d’avoir un indice de masse corporelle de 35,3, ce qui correspond à une obésité de classe 2.

Malgré les sifflements de mes poumons, dus à une crise d’asthme qui m’a pris au dixième mètre de ma course, je discerne derrière moi un bruit de chute suivi d’un cri de douleur. Je jette un œil et je vois qu’un de mes poursuivants est tombé par terre après s’être enfargé dans un rack de bixis. Les autres se sont arrêtés pour voir s’il est correct. Je profite de la diversion pour bifurquer vers une petite ruelle. Juste avant de tourner j’entends un bruit de moteur : les cinq hommes ont été rejoints par d’autres miliciens en pick-up, qui leur proposent de monter avec eux.

Le statut des obèses est passé de sujet de joke facile à menace pour la nation le 11 septembre 2014. Ce jour-là, des attentats ont été commis simultanément contre trois YMCA, un Commensal et deux défilés de mode, causant un bilan de 34 morts et de 240 blessés. Personne n’a détecté les bombes, astucieusement dissimulées dans des plats de salades de quinoa. Plus tard, l’enquête a révélé que ces actes étaient l’œuvre du réseau Al Calorie, un groupe clandestin luttant de manière violente contre la discrimination dont les gros sont victimes.

À l’époque, le gouvernement a été le premier a affirmer que cette action était isolée et qu’elle ne devait pas jeter la vindicte sur tous les obèses. Au fil du temps, les médias ont cependant révélé que ces derniers bénéficiaient de privilèges exorbitants, totalement inaccessibles au commun des maigres : places prioritaires dans les transports en commun, lignes de vêtements spécialement dédiées, et droit d’utiliser des triporteurs sans passer pour des paresseux. Des observations qui augmentèrent la haine et la méfiance du public envers ceux qu’on appelait encore hypocritement les gens de forte corpulence.

Ce gros potentiel électoral était trop difficile à négliger pour le parti au pouvoir. Les dirigeants finirent par expliquer que malgré une politique de prévention, l’obésité touchait maintenant plus de 25 % de la population. La forte capacité d’assimilation des gros mettait en péril les trois droits fondamentaux de tout pays civilisé : faire du gym, manger santé, et entrer dans un ascenseur sans avoir besoin de se mettre de profil. C’est ainsi que fut voté un ensemble de lois répressives contre l’obésité, regroupées sous l’appellation « Charte des valeurs nutritives » Les signes ostentatoires de gras furent interdits dans les administrations publiques, obligeant de nombreux employés à porter des gaines. On interdit également les fast foods et les crèmeries, mais on garda les cabanes à sucre au motif qu’elles faisaient partie du patrimoine national. Toutes ces mesures ne suffirent malheureusement pas à éteindre la peur de certains citoyens, qui s’organisèrent en milice anti-gros dont je devais croiser le chemin.

Malgré le danger imminent. Je suis obligé de faire une pause au milieu de la ruelle pour reprendre mon souffle. Je suis trempé par la pluie, mais ce n’est rien à côté de ma transpiration. Je n’arrive plus à reprendre ma respiration. J’ai l’impression que mon cœur va déclarer sécession du reste de mon corps pour aller vivre sa vie. Soudain, j’entends un crissement de pneu suivi d’un bruit de moteur qui s’approche de moi à grande vitesse. C’est fini. Ils m’ont retrouvé. Je tombe à genoux au milieu d’une grande flaque.

Une paire de phares s’approche de moi et s’arrête juste à mon niveau. Je baisse la tête et la cache sous mes bras en prévision de la pluie de coups qui va s’abattre. J’entends alors un bruit de portes pneumatiques qui s’ouvrent.

« Alors, mon gars. On joue à la cachette? Je pense que tu vas perdre »

Le ton est plus taquin que menaçant. Je lève les yeux et suis estomaqué : ce n’est pas le pick-up qui vient de s’arrêter devant moi mais un véhicule de transport adapté, probablement trafiqué. Le chauffeur qui vient de me parler tombe dans la catégorie « obésité morbide », sans que cela semble avoir écorné sa joie de vive.

Je distingue à l’arrière du bus une douzaine d’hommes et de femme de la même corpulence en tenue de combat, portant des matraques à la main. Je comprends qu’il s’agit d’une escouade du fameux groupe Al Calories qui est venu me secourir.

« Allez, mon gars, ne m’oblige pas à descendre la rampe. Je sais que tu n’en as pas besoin »

J’hésite un instant. Si je refuse, j’ai très peu de chance d’échapper à mes poursuivants. Mais si je monte, je n’aurai pas le choix de basculer dans la clandestinité, et de me battre contre mon propre pays. En voyant le pick-up s’approcher de nous à grande vitesse, et mon interlocuteur à deux doigts boudinés de fermer la porte du bus, je comprends finalement qu’il s’agit d’un simple choix entre la vie et la mort. Je me relève péniblement et je monte les marches de l’autobus qui part en trombe vers mon nouveau destin.