Yann Rocq


Mesdames et Messieurs,

Je vous souhaite la bienvenue à la soirée d’ouverture de la première conférence internationale des professionnels de la résurrection.

J’aimerais commencer par saluer quelques ressuscités de la première heure qui nous font l’honneur d’être parmi nous ce soir : monsieur Lénine, monsieur Mao Zedong et monsieur Hô Chi Minh. L’étude des momies a été un élément déterminant dans la recherche résurrectionnelle, et il est probable que nous n’en serions pas où nous en sommes aujourd’hui sans la coutume des régimes communistes d’embaumer leurs dirigeants. J’en profite pour vous transmettre les salutations de Ramsès II. Il aurait adoré être parmi nous, mais il est présentement très occupé par le tournage du film « Le retour du retour du retour de la momie ».

C’est un plaisir de voir autant de collègues réunis ici ce soir. Depuis que nous avons réussi à rendre la résurrection mainstream, la face du monde a complètement changé : les suicidaires ne sont plus pris au sérieux, les débats sur la peine de mort n’ont plus lieu d’être, et les terroristes font des dépressions nerveuses. Tous ces bouleversements n’ont pas encore été clairement analysés. Il était vraiment nécessaire que nous nous réunissions pour discuter ensemble de l’avenir de notre profession.

Pour le moment, notre action semble certes très appréciée par le grand public. Selon un récent sondage Léger Marketing — Revival magazine, 98 % des sondés disent qu’ils préfèrent être vivants que morts. De nombreuses personnes font appel à nos services pour retrouver la douce présence d’un être cher trop vite disparu, ou simplement pour lui demander de comptes.

Par ailleurs, les conséquences de nos actions ne sont pas seulement d’ordre personnel, mais également artistique. Grâce à nous, Gustave Flaubert a fini son roman « Bouvard et Pécuchet », Franz Kafka a terminé « Le château », et j’ai eu la chance de lire le tome 2 des « 120 journées de Sodome », que le marquis de Sade lancera la semaine prochaine. Je vais pas vous vendre le punch, mais je peux vous dire que ça torche « 50 nuances de Grey ».

Évidemment toute résurrection peut avoir son côté obscur. On se souvient encore de la réaction très négative de Walt Disney lorsqu’il a appris que Miley Cirus avait joué dans une série produite par sa compagnie. Et ceci n’est rien à côté de la rage de Victor Hugo quand il a découvert ce que la compagnie de Walt Disney a fait de « Notre Dame de Paris ».

On peut également regretter que malgré le retour de Kurt Kobain, le dernier album de Nirvana soit d’une nullité consternante, digne de convaincre le plus grand de ses fans d’adhérer à la NRA.

Ces quelques échecs ne doivent cependant pas faire oublier notre plus grande réalisation : grâce au témoignage de nombreuses personnes que nous avons ressuscitées, nous savons enfin ce qui se passe vraiment après la mort. Le fait qu’aucune d’entre elles n’ait hâte d’y retourner nous indique d’ailleurs que ce n’est pas vraiment le fun, contrairement à ce qu’essayent de nous faire croire bon nombre de religions.

À propos de religions, nous organisons demain une table ronde sur la stratégie à adopter face aux attaques de plus en plus fréquentes que nous subissons de l’Église catholique. Le pape lui-même condamne notre activité au motif qu’elle est contre nature, mais nous savons tous que la vraie raison est qu’il est vexé que, grâce à nous, des centaines de milliers de personnes sont ressuscitées, alors que Jésus n’est toujours pas revenu. Personnellement, je pense que nous devrions juste nous montrer patients. Même si ça lui a pris quelques siècles, l’Église a quand même fini par réhabiliter Galilée et condamné les prêtres pédophiles.

Plus inquiétant, le lobby des pompes funèbre se sent de plus en plus menacé par notre concurrence, et fait pression sur le gouvernement en prétendant que de nombreux ressuscités attaquent les enfants pour leur dévorer le foie. Une accusation qui n’était pas sans fondement quand nous maitrisions encore mal le procédé, mais qui n’est plus d’actualité, ou presque.

Il nous faudra également compenser la mauvaise presse dont nous avons été victimes, depuis qu’une enquête a révélé que chacune des résurrections que nous réalisons nécessite le sacrifice de 280 chatons, qui périssent dans d’atroces souffrances. Il existe une méthode plus éthique qui consisterait à remplacer les chatons par des caquistes, mais nous avons peur d’être rapidement en rupture de stock.

D’autres questions morales se posent à notre profession. Par exemple, est-ce que toutes les personnes méritent qu’on les ressuscite ? Je répondrais non pour les distributeurs de Publisac, mais c’est très subjectif.

Notre plus gros défi reste cependant le problème de surpopulation généré par notre activité. Depuis cinq ans que la résurrection est maitrisée, la population mondiale a grandi deux fois plus vite que prévu. Plusieurs pistes sont à l’étude pour régler ce problème. L’une d’elles serait d’augmenter considérablement le prix d’une résurrection. Cela limiterait notre clientèle, mais on se rattraperait en faisant une grosse marge, comme la SAQ et ses bouteilles de vin à 20 $ minimum. Je sais que ça peut paraître cruel envers les pauvres, mais est-ce que ça vaut vraiment la peine de revenir à la vie quand on a même pas de quoi se payer une Porsche ?

Vous aurez l’occasion de débattre de ce sujet et de bien d’autres durant cette fin de semaine. J’espère que vous apprécierez les nombreuses présentations que nous vous avons préparées, qui couvrent tous les secteurs de notre jeune industrie. Je vous donne quelques titres en vrac :

« Comment rédiger un faire-part de résurrection »

« Peut-on encore parler de mort tragique ? »

« La réincarnation : pour ou contre ? »

« Résurrection et héritage : le casse-tête »

« Quel avenir professionnel pour les ressuscités ? »

« Enseigner les nouvelles technologies à un Viking »

« La mort, cette connue »

Je ne vais pas vous retenir plus longtemps. Je sais que vous avez hâte d’attaquer le buffet. Donc, je vous souhaite une excellente soirée. N’hésitez pas à abuser du bar à héroïne. On a de quoi vous ressusciter sur place en cas d’overdose.

Merci, bonne soirée !

Yann Rocq

Marc le Khmer


Marc souffrait d’un égocentrisme maladif. Il vivait tellement à travers le regard des autres que la seule présence d’un aveugle était pour lui une insulte. Cela n’aurait pas été un gros problème s’il avait fait preuve d’un charisme ou de talents extraordinaires. Malheureusement, il n’avait pas les moyens d’assumer sa pathologie. Dans toutes les écoles qu’il avait fréquentées, dans toutes les compagnies où il avait travaillé, dans tous les partys où il était invité, il y avait toujours quelqu’un de plus flamboyant ou d’encore plus égocentrique que lui pour lui voler la vedette, ce qui le frustrait énormément.

Chacune de ses tentatives pour se rendre intéressant auprès de ses congénères avait échoué les unes après les autres. Il était trop peu patient pour apprendre à jouer d’un instrument de musique, pas assez brillant pour exhiber un diplôme prestigieux, pas assez cave pour participer à une émission de télé-réalité. Plus il essayait de se distinguer de la masse, moins les gens semblaient le remarquer. Il se sentait aussi insignifiant dans la foule que Charlie sans son chandail rayé.

Marc était tellement désespéré par ses échecs successifs qu’il finit par sombrer dans un des pires fléaux de la société : la généalogie. Il pensait que si rien chez lui n’était digne d’intérêt, il trouverait peut-être chez ses ancêtres un héros de la Deuxième Guerre mondiale ou un artiste peintre dont il pourrait glisser le nom en société. Après plusieurs semaines de recherche, il trouva enfin son bonheur : le certificat de naissance de son arrière-arrière grand-père indiquait qu’il avait vu le jour à Phmom Penh, capitale du Cambodge. Marc en déduit qu’il avait exactement 6,25 % de sang khmer dans les veines.

On aurait pu facilement objecter que ses yeux bleus et ses cheveux blonds cachaient parfaitement ses origines asiatiques. Le nom de l’ancêtre, « René Richard », laissait par ailleurs penser qu’il s’agissait plus probablement du fils d’un colon français que d’un natif khmer. Mais Marc jouissait d’une formidable aptitude à occulter les faits gênants, digne de rendre jaloux n’importe quel animateur de Radio X. Il était hors de question qu’il laisse filer cet exotisme qui lui tiendrait désormais lieu de signe distinctif.

Marc tira rapidement profit de la singularité que lui procurait sa nouvelle khmeritude. Il commença par boycotter les restaurants et les dépanneurs vietnamiens. Conformément à ses plans, ses amis s’en étonnèrent, ce qui lui donna l’occasion de faire un long monologue sur les rivalités ancestrales entre Cambodgiens et Vietnamiens, devant un auditoire subjugué. Il essaya également de dissuader ses amis de fréquenter plusieurs magasins de vêtements, car ils exploitaient son peuple dans les usines de textile.

Il s’adonna également à diverses coutumes khmères qui forcèrent l’admiration de son entourage, telles que la boxe khmère, le bouddhiste theravāda et la sous-alimentation.
L’intérêt de ses proches diminua cependant beaucoup plus rapidement que Marc ne l’avait escompté. Se sentant à nouveau disparaître, il revendiqua son identité imaginaire de plus en plus fort et de plus en plus fréquemment.

Quand il s’adressait à ses proches, Marc commençait maintenant toutes ses phrases par « Vous, les Occidentaux ». À chaque fois qu’un humoriste avait le malheur de faire à la télévision une blague impliquant des Asiatiques, il se fendait d’une lettre ouverte à la Presse dans laquelle il dénonçait le racisme des Québécois.

Marc était devenu tellement insupportable que ses amis en venaient presque à regretter que son ancêtre n’ait pas fait partie des 1,7 million de victimes du régime communiste. Alors qu’ils le taquinaient gentiment jadis en l’appelant « Marc le Khmer », ils parlaient désormais dans son dos en le surnommant « Pol Poche ». Le vide se fit progressivement autour de lui. Il souffrait jadis que les gens ne le regardent pas, mais il n’y avait maintenant plus personne pour le regarder.

Marc était désemparé. Il comprit qu’il était temps de prendre quelques vacances afin de retrouver ses vraies racines, au Cambodge. Il prit l’avion pour le pays des Khmers en pleine saison des pluies. Une période déconseillée par la plupart des guides touristiques, mais qui convenait à merveille à des quasi-natifs comme lui. Le voyage se déroula beaucoup moins bien que prévu. Malgré les cours du soir de langue khmère qu’il avait suivis assidument, Marc ne comprit pas pourquoi les habitants lui répondaient systématiquement en anglais. Dès le premier jour, il attrapa une forte fièvre qui ne semblait jamais vouloir le quitter. Cela ne le dissuada pas de louer une voiture à Phnom Penh afin de visiter le pays. Il roula des heures, sans trop savoir où il allait, se laissant griser par les paysages qu’avait jadis connus son arrière arrière grand-père.

À la sortie d’un village, il s’arrêta dans un marché où une jeune femme lui proposa des tarentules frites. Il refusa poliment, expliquant qu’il était du coin et qu’il pouvait les capturer lui-même. L’éclat de rire de la vendeuse le vexa tellement qu’il reprit la route vers la forêt la plus proche pour se mettre en chasse et lui rapporter une preuve de ses dires. Même s’il se souvenait mal du reportage du National Geographic où il avait vu comment on attrapait ces araignées, il était persuadé qu’il pouvait chasser à l’instinct grâce au sang khmer qui coulait dans ses veines. Les araignées se montrèrent toutefois beaucoup plus rapides que le petit bâton avec lequel il essayait de les maitriser. Au bout de 10 minutes de chasse, il avait tellement de traces de morsure sur les doigts qu’il aurait pu jouer dans une campagne publicitaire de la CSST.

Heureusement, bien qu’extrêmement douloureuses, les morsures des tarentules cambodgiennes ne sont pas mortelles. On ne peut pas en dire autant de la mine antipersonnelle oubliée sur laquelle Marc marcha par inadvertance.

Marc fut rapatrié d’urgence au Canada. Il resta plusieurs jours dans le coma. Quand il se réveilla. Il entendit dans une semi-inconscience ses amis qui parlaient de lui dans sa chambre d’hôpital. Ils se sentaient énormément coupables de l’avoir abandonné, et discutaient de la manière dont ils pouvaient s’occuper de lui maintenant qu’il n’avait plus ses jambes. Marc esquissa un sourire. Il n’avait plus besoin d’être Khmer pour être le centre de l’attention.

Yann Rocq

Monsieur le Président du jury, Mesdames et Messieurs les membres du jury, mes chers collègues, je n’aurai jamais assez de vocabulaire pour vous dire combien je suis touché de recevoir cette matraque d’or 2012.

C’est pour moi un grand honneur que ma candidature ait été retenue parmi celles des centaines de ministres de la Sécurité publique de tous les pays du monde réunis ici ce soir. Beaucoup d’entre eux mériteraient autant que moi d’être sur cette scène, tant ils se sont montrés actifs, réactifs et créatifs dans la répression de leur population.

Personnellement, cette matraque représente bien plus que la reconnaissance de mon travail par mes pairs. Il s’agit de la consécration d’un choix de vie face à un entourage hostile. À l’âge de cinq ans déjà, j’avais regroupé tous mes toutous dans une pièce avec des petites banderoles faites de pailles et papier toilette, avant de les asperger de poivre de Cayenne que j’avais emprunté dans le placard de la cuisine. Loin d’encourager cette vocation, mes parents hippies attardés m’avaient sévèrement sermonné et obligé à passer l’aspirateur sur les lieux de l’émeute. Comme si les forces de l’ordre étaient tenues de réparer les dégâts collatéraux de leurs interventions !

Lorsque je me suis engagé dans la police quinze ans plus tard, je me suis constamment heurté à l’incompréhension des manifestants qui se heurtaient à mon bouclier. J’étais également l’objet du mépris de mes anciens camarades du secondaire qui essayaient de me convaincre que mon travail était monotone. Ils ne pouvaient pas comprendre que mon travail était au contraire d’une grande variété.

Durant cette période, j’ai cogné sur des infirmières, j’ai cogné sur des étudiants, j’ai cogné sur des chômeurs, j’ai cogné sur des ouvriers, j’ai cogné sur des enseignants, j’ai cogné sur des gens qui manifestaient pour que je n’aie pas le droit de leur cogner dessus. J’ai cogné sur des gens apolitiques, j’ai cogné sur des gens de gauche, j’ai même cogné sur des gens de droite qui s’étaient trompés de manifestation. Je pourrais continuer cette liste pendant des heures, tant sont nombreuses les catégories de la population qui bénéficient de nos services.

C’est aussi dans le cadre d’une manifestation mouvementée que je devais rencontrer ma future femme qui s’est évanouie instantanément devant moi sous les effets conjugués de mon charme et du violent coup de matraque que je venais de lui asséner sur le crâne.

Il est probable que j’exercerais encore aujourd’hui cette profession exaltante si une tendinite chronique due au matraquage ne m’avait contraint à me reconvertir dans la politique.

À présent que je suis ministre de la Sécurité publique, je suis, comme vous, confronté régulièrement à l’hypocrisie de mes adversaires qui prétendent que ma politique de répression est trop violente ou injustifiée. Lors d’un récent débat télévisé, un militant étudiant me demandait si je ne craignais pas que mon propre fils se fasse un jour frapper par les services de police dont j’ai la responsabilité. Cette hypothèse est bien sûr totalement absurde. En effet, afin de préserver mes enfants de la propagande médiatique gauchiste, je les garde isolés du reste du monde dans une pièce souterraine de la résidence familiale, dont ils ne sortiront que lorsqu’ils auront atteint l’âge de raison, à leur quarantième anniversaire.

Je dois cependant admettre qu’il reste énormément de travail pour que notre action soit perçue de manière positive par la population. Pour cela, nous n’aurons pas d’autre choix que la pédagogie. Il est de notre devoir de faire comprendre à chaque citoyen qui se prend une balle de plastique dans la face que même si c’est douloureux pour lui à court terme, c’est bon pour le pays à long terme.

Je ne peux évidemment pas clore ce discours sans remercier toutes les personnes qui font que la répression traverse actuellement une période de prospérité qu’elle n’avait pas connu depuis des décennies.

Merci d’abord aux gouvernements qui prennent des décisions basées uniquement sur des critères économiques et qui poussent la population à descendre dans la rue, ce qui nous donne du grain à moudre, ou plus précisément, des os à broyer.

Merci aux citoyens qui érigent la démocratie au rang de valeur suprême, mais qui trouvent toujours une bonne raison pour justifier que des personnes qui ne partagent pas leur opinion se fassent casser la gueule.

Merci aux casseurs qui nous donnent le moyen de justifier notre intervention lorsqu’une manifestation est trop pacifique pour être réprimée.

Merci aux vandales qui créent un climat de peur et de mécontentement en détériorant les espaces publics, ce qui nous permet d’y augmenter notre présence au nom de la lutte antiterroriste.

Merci aux législateurs qui profitent de tous ces éléments pour voter des mesures qui nous donnent de plus en plus de pouvoir pour contrôler, surveiller, arrêter et frapper la population.

Merci enfin, à mon amie Sandra, qui n’a rien à voir avec ce discours, mais qui tenait absolument à ce que je lui fasse une dédicace au Cabaret des auteurs du dimanche.

Lorsque toutes les associations syndicales auront été dissoutes,

Lorsqu’aucun citoyen ne pourra faire un pas dans la rue sans risquer de se faire plaquer contre un mur et fouiller intégralement par un agent de police,

Lorsque nous aurons imposé un couvre-feu à 6 h du soir et que toutes les communications seront surveillées en permanence,

Lorsque personne ne pourra poster la moindre blague sur une communauté ou un individu sur son compte Facebook sans voir une brigade antiterroriste débarquer dans son appartement dans les cinq minutes,

Nous aurons enfin atteint le niveau de sécurité absolu que les citoyens sont en devoir de réclamer.

En attendant, mes amis, le combat continue. Merci encore de m’avoir remis cette matraque d’or 2012. Je ne doute pas que la cuvée 2013 sera encore meilleure !

Cognons plus fort pour que personne ne nous ignore !

Cognons plus fort pour que personne ne nous ignore !

Cognons plus fort pour que personne ne nous ignore !

Yann Rocq

« Alors, tu as bien tout compris, Émylien ? »

Prostré sur une chaise devant la table de la salle à manger, Émylien, 6 ans, avait encore du mal à comprendre ce qui lui arrivait. Aline et Antoine, ses parents, étaient assis en face de lui, une feuille de papier posée devant eux, et attendaient sa réponse avec une impatience mal dissimulée.

Constatant l’imminence de la rentrée quelques semaines auparavant, ils avaient décidé d’inscrire leur fils à diverses activités extrascolaires, afin que celles-ci débutent en même temps que son admission en première année. Infatigables dans leur dévotion parentale, ils avaient consulté sans relâche leurs amis, leurs collègues et de nombreux sites Internet dédiés aux loisirs enfantins, intégrant de fait le mouvement mondial « Occupy your kids. »

La feuille qu’ils tenaient devant eux était le fruit de cette recherche intensive. Elle détaillait soirée par soirée les activités auxquelles ils avaient finalement inscrit leur enfant, scrupuleusement choisies en fonction des bénéfices qu’elles pourraient lui apporter.

Lundi : Hockey (le hockey permettra à votre enfant d’acquérir des gestes techniques, de développer son engagement moteur, et de ne pas se faire écoeurer par ses amis plus tard parce qu’il a déjà une bedaine à 20 ans.)

Mardi : Violoncelle (le violoncelle développera la coordination et la faculté de concentration de votre enfant. À l’âge adulte, il pourra en outre briller en société en glissant subtilement « moi, quand je faisais du violoncelle » au cours d’une conversation mondaine.)

Mercredi : Arts plastiques (les arts plastiques sont une manière très intéressante de développer la créativité de votre enfant. Cette compétence lui sera très utile plus tard à l’université, quand il devra concevoir des banderoles contre la hausse des frais de scolarité.)

Jeudi : Théâtre (le théâtre développera la faculté d’expression et l’univers émotionnel de votre enfant. Ces aptitudes lui seront d’une aide précieuse dans notre société où il est impossible de faire progresser sa carrière sans mentir.)

Vendredi : Gymnastique (la gymnastique est le moyen idéal de s’épanouir et de développer son corps et son esprit. Elle permettra à votre enfant d’acquérir la flexibilité qu’on exigera de lui plus tard en entreprise.)

Samedi et dimanche : Scoutisme (le scoutisme forge l’esprit d’entraide et le travail en équipe. Il contribuera également à l’ouverture d’esprit de votre enfant en lui permettant de vivre sa première expérience homosexuelle, le plus souvent avec une personne de son âge.)

Aline et Antoine ne pouvaient s’empêcher d’être fiers de cet emploi du temps. Avec une telle organisation, leur enfant serait bien occupé et n’aurait besoin de revenir à la maison que pour assurer ses besoins vitaux. Ils étaient d’autant plus satisfaits de leur performance qu’ils avaient rencontré des parents conciliants qui avaient accepté de déposer Émylien sur les lieux de chaque activité en même temps que leur propre progéniture.

La partie la plus compliquée avait été toutefois de convaincre Émylien de la légitimité de leur démarche. Celui-ci ne semblait en effet intéressé ni par l’école, ni par les activités extrascolaires qui lui étaient proposées, et ils avaient toutes les peines du monde à lui faire admettre que les 70 heures d’occupation hebdomadaire qui l’attendaient allaient lui être bénéfiques. À la veille de la rentrée, cela faisait maintenant deux heures qu’ils essayaient de lui faire mémoriser sans succès son emploi du temps, sans arriver à déceler avec certitude si ce problème était dû à une réelle incompréhension ou à de la mauvaise volonté.

« Alors, tu as bien tout compris, Émylien ? » répéta Aline à son fils en essayant de contenir son exaspération. Émylien acquiesça finalement d’un vague mouvement de la tête. La résignation se lisait sur son visage, comme s’il avait compris malgré son jeune âge que la parole d’un enfant n’a aucune valeur pour des parents qui veulent son bonheur malgré lui. Ils l’envoyèrent donc se coucher, se réjouissant de cette nouvelle étape qui commençait.

Le lendemain, Aline et Antoine laissèrent Émylien à 8 h à l’école primaire. Ils avaient conscience qu’ils ne verraient pas beaucoup leur fils d’ici les prochaines vacances, qu’ils comptaient d’ailleurs rentabiliser en l’inscrivant à un cours intensif de chinois. Ils étaient cependant persuadés que c’était la meilleure chose à faire pour atteindre le but qu’ils s’étaient fixé.

Lorsqu’ils rentrèrent chez eux le lundi soir après le travail, ils retrouvèrent avec surprise un calme qu’ils n’avaient plus connu depuis la naissance de leur fils. À l’heure du souper, qu’ils arrosèrent d’une bonne bouteille de champagne, ils discutèrent un peu d’Émylien qui, au même moment, devait être en train de manger son sandwich dans l’aréna avant de mettre ses patins. Ils ressentaient toutefois tous deux l’urgence de passer à un autre sujet.

« En tout cas, là, je pense qu’il va être bien occupé, dit Antoine en guise de conclusion.
— Oui. Enfin tranquilles », répondit Aline en déboutonnant la chemise de son époux.

Yann Rocq

Rien ne prédisposait Adrien Gendron, plongeur à temps partiel dans un restaurant du Vieux Montréal, à devenir un phénomène Internet. Comme pour la plupart des destinées exceptionnelles, c’est une accumulation de circonstances et de hasards troublants qui devaient bouleverser à jamais sa vie monotone et lui donner enfin un sens.

La première circonstance fut qu’Adrien soit de service le jour de la visite officielle de la Reine d’Angleterre dans la métropole québécoise. La seconde circonstance fut que les toilettes du personnel de l’établissement dans lequel il travaillait soient hors service, et qu’en raison de l’achalandage provoqué par la visite royale, il soit impossible d’accéder à un urinoir dans un délai raisonnable. La troisième circonstance fut qu’une photo du cortège royal soit prise au moment exact où il passait devant le restaurant d’Adrien, alors que ce dernier se soulageait la vessie contre un mur dans la ruelle contiguë.

C’est pour toutes ces raisons que le lendemain, on put voir en page d’accueil du populaire magazine en ligne “Nouvelles du web” une photo de la souveraine au sourire figé faire coucou de la main au public montréalais, avec au second plan, un homme se tenant dans une position sans équivoque, l’angle de la prise de vue donnant l’impression qu’un petit bonhomme était en train de pisser sur le chapeau de la Reine d’Angleterre.

Rapidement alertés par des messages de lecteurs scandalisés ou amusés, les éditeurs du site web remplacèrent la photo incriminée par une version plus kawaii, huit minutes cinquante trois après qu’elle eut été mise en ligne. Mais il était trop tard. Des centaines d’internautes avaient déjà copié l’image et se l’échangeaient à grande vitesse sur les réseaux sociaux.

Peu de temps après, apparurent les premiers détournements réalisés par des adeptes de Photoshop. On pouvait y voir Adrien pisser dans tous les endroits et sur toutes les choses imaginables : du haut de la Tour Eiffel sur Nicolas Sarkozy, dans un Apple Store sur la mascotte d’Android ou dans un décor d’Angry Bird sur la tête d’un cochon vert. Un montage particulièrement réussi dans lequel Adrien déguisé en marine pissait sur des cadavres de talibans provoqua de graves émeutes au Moyen Orient qui firent deux morts.

D’autres internautes se mirent en tête de découvrir l’identité du pisseur et diffusèrent abondamment le cliché accompagné d’un appel à témoins. Adrien découvrit quant à lui l’existence de cette affaire une semaine après qu’elle eut commencé, par le biais d’un courriel de Facebook l’informant qu’un ami venait de le taguer sur une photo. Il eut à peine le temps de réaliser l’ampleur des dégats qu’il se retrouva bombardé quotidiennement de centaines de messages de souverainistes le félicitant pour son engagement politique et de menaces de mort de personnes âgées. Le choc psychologique fut si intense pour Adrien qu’il resta cloitré chez lui pendant plusieurs jours, se nourrissant à peine et se réveillant plusieurs fois la nuit en criant. Il était sur le point de sombrer totalement dans la dépression lorsqu’un agent artistique du nom de Raymond Angelure sonna à sa porte.

Avec le sens de la persuasion qui caractérise sa profession, Raymond fit comprendre à Adrien que sa mésaventure était une occasion inespérée de gagner un maximum d’argent. Il obtint sans peine son autorisation pour créer une boutique en ligne officielle dans le but de vendre divers objets à son effigie. Raymond conçut ensuite avec l’aide d’un graphiste un t-shirt arborant la désormais célèbre silhouette d’Adrien en train d’uriner, entourée d’un coeur et accompagnée de l’inscription “Pisse and love”. Ce modèle partit si vite qu’il déclina l’idée sous forme de tasses, de tapis de souris et même de figurines.

Adrien se remit du traumatisme provoqué par sa célébrité soudaine en touchant les énormes bénéfices de cette nouvelle activité, et ce malgré la côte de 70 % que Raymond s’octroyait sur chaque produit.

Il augmenta ces revenus en participant contre rémunération à des soirées organisées en son honneur dans divers bars, et en tournant dans plusieurs publicités pour la bière ou des fabricants de toilettes. Sa popularité finit par déborder vers les médias traditionnels, et il ne se passa bientôt plus un jour sans qu’il soit invité sur un plateau de télévision ou à une émission de radio pour raconter son incroyable histoire.

Cette frénésie dura plus de deux mois, autant dire une internité. Un beau jour, elle retomba néanmoins aussi brutalement qu’elle avait décollé. L’image qui avait rendu Adrien célèbre disparut peu à peu des écrans, supplantée par des buzz plus récents, comme la vidéo Youtube montrant un enfant de cinq ans jonglant avec 18 chatons dans le désert syrien tout en faisant un lip dub sur une toune de Justin Bieber.

Affalé dans un fauteuil du nouveau bureau que Raymond venait de s’offrir dans un luxueux building du centre-ville, Adrien attendait avec impatience que celui-ci lui expose la énième stratégie qu’il envisageait pour relancer sa carrière agonisante. Les paroles de Raymond, toutefois, le stupéfièrent :

- Adrien, j’ai bien réfléchi et je pense qu’il faut laisser tomber. Je suis tanné d’essayer de relancer ta popularité. Ça vire à l’acharnement thérapeutique.

- Tu ne peux pas me faire ça, répliqua Adrien, quand tu m’as fait signer le contrat, tu m’as dit que je pourrais faire carrière pendant vingt ans.

- Pas tout à fait, je t’ai fait signer un contrat me donnant l’exclusivité d’exploitation de ton image pendant 20 ans. C’était une précaution, pas une garantie.

- Mais on vient à peine de commencer à travailler ensemble!

- Je sais, je sais. Mais franchement, c’est déjà un miracle qu’on ait réussi à tenir deux mois avec ton truc. Je ne sais pas si tu te rends compte, mais ça fait 5760 fois les 15 minutes de célébrité que promettait Andy Warhol! Tu penses pas que toi aussi, tu devrais passer à autre chose ? Qu’est-ce qu’ils vont dire, tes enfants, plus tard, quand leurs camarades leur demanderont ce que tu fais dans la vie? Mon père, y pisse ?

- On a qu’à trouver autre chose. On est pas obligé de partir de ce qui m’a fait connaître.

- Je veux bien, mais tu n’as pas de personnalité et tu n’as aucun talent spécial. Si tu savais chanter, on t’aurait envoyé à star académie, si tu savais cuisiner, on t’aurai envoyé à un souper presque parfait, si tu savais écrire, on t’aurait envoyé aux auteurs du dimanche, mais tu ne sais rien faire. On ne peut pas bâtir une carrière entière sur ton urètre, tu comprends ? Allez, maintenant laisse-moi, j’ai rendez-vous avec le sosie d’Anne-Marie Losique.

Adrien sortit du bureau de Raymond totalement abattu. Alors qu’il avait passé sa vie à rester le plus discret possible, il était devenu célèbre malgré lui. Et maintenant qu’il y avait pris goût, il était contraint de sombrer dans l’anonymat. Il se sentait incapable de reprendre une job normale, d’affronter au quotidien ce regard ironique que l’on prête aux stars déchues. Ces pensées l’angoissaient tellement qu’en traversant la rue, il ne vit pas le camion de Renaissance qui venait récupérer le stock de t-shirts invendus. Le choc lui fut fatal.

La nouvelle du décès d’Adrien fit beaucoup de remous sur Internet. Les conspirationnistes soupçonnèrent un meurtre, tandis que d’autres se contentèrent de cliquer sur “J’aime”. Certains fans voulurent l’inclure dans le club des stars du rock mortes à 27 ans, mais se heurtèrent à de nombreuses contestations. D’une part parce qu’en dépit du geste très punk qui l’avait fait connaître, Adrien ne pouvait être considéré sérieusement comme une star du rock, et d’autre part parce qu’il était mort à 24 ans.

Ces nombreux débats étaient des signes clairs que la carrière d’Adrien était en train de redémarrer à titre posthume, mais Raymond avait des scrupules à exploiter commercialement une telle tragédie. C’est pourquoi il observa une période de deuil de 72 heures avant de lancer une nouvelle gamme de t-shirt qui eurent un énorme succès. Ces derniers portaient l’inscription “Rest in pisse”.

Yann Rocq

Stéphanie commença son deuxième jour au camping du rivage vert avec une grande sensation d’inconfort. Elle s’était aperçue la veille qu’elle avait oublié son sac de vêtements, et Cécile l’avait invitée à se servir parmi les multiples affaires qu’elle avait achetées juste avant leur départ. Bien qu’elle se soit d’abord trouvée chanceuse de passer son week-end de la Saint-Jean avec une amie accro au magasinage, Stéphanie regretta bien vite de devoir porter un haut trop serré et une jupe pas assez longue qui n’étaient adaptés ni à sa personnalité, ni au camping dans les bois.

Elle retrouva toutefois une partie de sa bonne humeur au moment du dîner lorsqu’un homme à la vingtaine avancée vint à sa rencontre pour lui demander un ouvre-boîte. Au bout de quelques minutes de discussions, elle était déjà complètement sous le charme de ce campeur mal rasé et aux vêtements élimés qui lui donnaient un style nonchalant et vaguement rebelle qu’elle avait toujours trouvé irrésistibles. Ne voulant pas laisser partir un si beau spécimen sans avoir la chance de l’épingler plus tard à son tableau de chasse, elle proposa que lui et ses chums se joignent à elle pour la randonnée qu’elle avait prévue de faire avec Cécile. Ce qu’il accepta.

Tandis qu’elle marchait sur les chemins dans les bois qui lui faisaient regretter le temps ou elle vivait avec ses parents à la campagne, Stéphanie passa toute la promenade à discuter avec Marc. Elle fut étonnée de tomber d’accord avec lui sur des sujets aussi peu consensuels que la suprématie de Guns and Roses, la corruption révoltante des politiciens et le bien-être que procuraient quelques jours de vacances. Alors que son désir d’indépendance l’avait toujours amenée à vivre des relations courtes, elle se prenait à rêver d’avoir avec cet homme une relation sérieuse d’au moins trois semaines. Peut-être davantage.

Tout le monde se retrouva le soir pour un gros party, tellement alcoolisé que Stéphanie craignit de ne plus pouvoir rien faire si elle buvait un verre de plus. Elle s’esquiva donc discrètement avec Marc et ils entrèrent dans une tente que les chums de ce dernier avaient pris soin de ne pas occuper afin de leur laisser un peu d’intimité. L’amour qu’ils firent ensemble lui parut comme un merveilleux moment de plaisir, d’échange et de respect mutuel.

Le lendemain matin, ils échangèrent leur numéro de téléphone comme des adolescents à la fin d’un camp de vacances, se promettant de se revoir dès que possible à Montréal où ils habitaient tous les deux.


Marc commença son sixième jour au camping du rivage vert avec une grande sensation d’inconfort. Suite à un pari stupide avec sa gang, il avait arrêté de se raser depuis le début de son séjour. En plus de lui donner une apparence qu’il jugeait particulièrement déplaisante, cette idée ridicule lui causait de nombreuses démangeaisons aux joues et au menton, la peau de son visage étant d’habitude totalement glabre et gommée avec soin.
Il retrouva toutefois une partie de sa bonne humeur peu avant le dîner. En allant chercher du bois, il découvrit en effet que deux charmantes demoiselles s’étaient installées à deux pas de l’emplacement qu’il partageait avec ses amis. Il fut particulièrement séduit par la plus coquettes des deux. Celle qui prenait tellement bien soin d’elle qu’elle trouvait le moyen d’aller camper avec un chandail moulant et une mini-jupe. La vie en plein air ne la dissuadait même pas de porter de la lingerie sexy, comme il avait pu le constater lorsqu’elle s’était baissée pour replanter un piquet.

Après avoir annoncé la bonne nouvelle à ses amis qui ne manquèrent pas de le niaiser sur ses chances réduites de séduire qui que ce soit dans son état, il repartit à la rencontre des filles en prenant comme prétexte qu’il avait besoin d’un ouvre-boîte. Habitué à prendre l’initiative dans toutes les relations qu’il entreprenait, il fut certes déstabilisé lorsque Stéphanie l’invita en randonnée, mais il attribua cette attitude à son charme naturel qui transparaissait malgré son allure de pouilleux.

Tandis qu’il marchait sur le chemin qui serpentait au sein de la forêt et qui l’amenait à se languir de sa XBox 360, Marc parla énormément avec Stéphanie en se disant que c’était vraiment le genre de fille avec qui il aimerait bien se caser. Sa manière charmante de s’exprimer, ses rires d’enfant et le fait qu’ils soient tous les deux sagittaire ascendant verseau l’avaient définitivement convaincu qu’elle était la femme de sa vie.
Après un party suffisamment alcoolisé pour que Marc oublie que les filles bien ne couchent jamais le premier soir, il s’esquiva discrètement avec sa conquête pour lui faire l’amour dans une des tentes qui par chance n’était pas encore occupée par un de ses chums ivre mort.

Le lendemain matin, il s’échangèrent leur numéro de téléphone comme des adolescents à la fin d’un camp de vacances, se promettant de se revoir dès que possible à Montréal où ils habitaient tous les deux.


Assise à la table d’un restaurant du centre-ville de Montréal, Stéphanie ne comprit pas tout de suite pourquoi un homme aux grosses lunettes noires et tout de blanc vêtu homologué Dolce & Gabbana venait de s’asseoir à sa table en face d’elle avec un petit sourire crispé. De son côté, Marc avait failli faire marche arrière quand il s’était aperçu que la magnifique poupée avec laquelle il s’était accouplé une semaine plus tôt était désormais vêtue de vieux jeans à moitié troué et d’un chandail arborant la citation “le féminisme n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours”.

Après un début de souper très laborieux au cours duquel les deux convives eurent un mal fou à échanger des phrases de plus de cinq mots : “ça va ?” ,”oui, et toi ?”, “ça va…”, “et sinon, euh… ça va ?”… L’alcool joua à nouveau son rôle de désinhibiteur, et les langues se délièrent. Cela permit à Stéphanie d’entendre avec effarement son amant d’une nuit exposer sa vision stéréotypée du bonheur, imaginant sa femme s’occuper de son fils et ses deux filles qu’il appellerait Cédryc, avec un y, Célyne, avec un y, et Mary-Lyne, avec deux y, tandis qu’il gagnerait valeureusement l’argent nécessaire pour payer l’hypothèque de leur maison à Laval.

Marc eu quant à lui beaucoup de mal à supporter Stéphanie qui s’épanchait sur tous les problèmes du monde et lui parlait avec conviction des actions puériles qu’elle menait contre les inégalités sociales, le réchauffement climatique et les organismes génétiquement modifiés. Il avait beau chercher, il n’arrivait pas à comprendre comment il avait pu s’intéresser ne serait-ce qu’une seconde à cette espèce de hippie frustrée. De son côté, Stéphanie regrettait amèrement d’avoir perdu son temps avec ce macho prétentieux aux effluves Jean-Paul-Gauthiesques.
La fin du repas faillit dégénérer lorsqu’ils se disputèrent sur la pertinence de séparer la facture. Après une bise aussi fougueuse qu’une poignée de main entre Jean Charest et Amir Khadir, ils se quittèrent sans grande phrase ni dernier verre, s’assurant mutuellement et du bout des lèvres qu’ils se rappelleraient un jour.

Yann Rocq

La tête de l’emploi

Cela faisait maintenant plus de trois quarts d’heure que Thierry Legendre patientait dans le luxueux hall d’accueil de la société Medogavix inc. Assis sur une chaise inconfortable à côté d’une pile de magazines de management, il essayait tant bien que mal de lire l’un d’entre eux dans l’espoir d’oublier conjointement le stress causé par sa visite et la voix de Ginette Reno que diffusaient les hauts-parleurs.

Son étude d’un passionnant article sur les manières de travailler soixante-dix heures par semaine tout en gardant un beau teint et une vie sociale fut soudain interrompue par une assistante qui s’adressait à lui.

- Monsieur Dumas accepte de vous parler, mais pas plus de quinze minutes. Il a un emploi du temps très chargé aujourd’hui.

Thierry la suivit dans un long couloir aux murs parsemés d’affiches de motivation du personnel, dont les messages lui rappelaient les Powerpoint de faux conseils du Dalaï Lama que sa belle soeur lui envoyait régulièrement par courriel. Il entra dans le bureau du directeur des ressources humaines qui l’accueillit chaleureusement.

- Bonjour, Monsieur Legendre ! Prenez un siège. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Encouragé par le ton amical de son interlocuteur, Thierry entra dans le vif du sujet.

- Je viens d’apprendre que vous refusiez ma candidature pour le poste d’assistant marketing, et j’avoue que je suis très surpris. Les nombreux entretiens et tests que vous m’avez fait passer semblaient pourtant très positifs. Est-ce que vous avez trouvé quelqu’un dont les compétences correspondaient mieux au poste ?

Le directeur prit une longue pause avant de répondre, comme s’il s’apprêtait à révéler à un enfant que le Père Noël, c’est Walmart.

- Non, nous n’avons encore trouvé personne. Et je vous rassure, vos compétences ne sont pas du tout en cause. Pour être sincère, c’est plutôt un problème de mandibule.

- Un problème de quoi ? répondit Thierry, pensant avoir mal compris le dernier mot.

- De mandibule, répéta le directeur. Votre mâchoire inférieure, si vous préférez. Je vais vous lire quelque chose. Vous allez comprendre.

Le directeur sortit de son tiroir un dossier sur lequel on pouvait lire “Thierry Legendre”. Il en retira une feuille intitulée “Analyse morphopsychologique” et en lut un extrait à haute voix :

“L’examen attentif du visage de Monsieur Legendre permet de déceler un écart important entre les deux angles de la mandibule ainsi qu’une bonne épaisseur du corps mandibulaire, signes appréciables d’une force de caractère et d’une grande résistance à la pression. Ladite mandibule présente en revanche une protubérance mentonnière très peu prononcée, ce qui témoigne d’un profond manque d’initiative. Ce trait s’avère totalement incompatible avec l’autonomie requise pour le poste d’assistant marketing auquel applique le candidat.”

Thierry fut tellement stupéfait par ce qu’il venait d’entendre qu’il sentit sa mandibule à deux doigts de se décrocher.

- Vous êtes en train de me dire que vous me refusez ce poste parce que j’ai un petit menton ? Mais c’est du délire !

- Ce n’est pas du délire, mais de la science, répliqua le directeur en essayant d’apaiser le candidat malchanceux. Nous sommes une des plus grosses compagnies pharmaceutiques du pays. La vie de dizaines de milliers de personnes dépend de nous. Il est naturel que nous fassions appel à de nombreux spécialistes pour nous assurer des aptitudes d’un candidat. Par exemple, notre morphopsychologue…

Thierry l’interrompit, excédé.

- Votre morphomachin pense qu’il faut avoir un grand menton pour pouvoir faire du marketing ! Mais c’est pas de la science ça ! C’est de la discrimination physique !

- Tout de suite les grands mots ! Si nous vous disions que votre menton était trop petit, ce serait effectivement de la discrimination, mais ce n’est pas le cas. La taille de votre menton n’est qu’une conséquence négligeable d’une mandibule inadaptée aux exigences de la fonction d’assistant marketing !
Le candidat perdit définitivement son calme.

- Non mais je rêve ! Vous auriez aussi pu me faire mon thème astral tant que vous y étiez…

- En effet, c’est la procédure habituelle, mais notre astrologue était en vacances en Floride.

L’absurdité de la conversation était devenue totalement insoutenable pour Thierry. Il se leva d’un bond et quitta nerveusement la pièce avec un air complètement déboussolé. Arrivé dans le couloir, il poussa par erreur une porte qu’il pensait être la sortie et sur laquelle était écrit “Planification financière”. À l’intérieur il aperçut une demi-douzaine d’employés qui brûlaient de l’encens, assis en rond autour d’une statue d’une déesse de la fécondité. Il se retourna et s’enfuit en sacrant.

Assis devant son bureau, imperturbable, le directeur des ressources humaines reposa le rapport du morphopsychologue dans son dossier, qu’il rangea méticuleusement dans la déchiqueteuse. Au même moment, l’auteur de cette expertise entra dans la pièce en s’excusant.

- Désolé pour le retard. Ma réunion avec la voyante et le magnétiseur a été plus longue que prévue. J’ai cru croiser un de nos anciens candidats. Vous l’avez embauché, finalement ?

- Oh non, il voulait juste savoir pourquoi on ne l’avait pas pris. Ce sont toujours des moments délicats.

Le morphopsychologue poussa un long soupir désolé tout en s’asseyant à son tour devant le bureau.

- Vous avez bien fait, lui dit-il d’un ton réconfortant. Vous savez, ça a été une décision difficile de rejeter ce candidat. S’il n’y avait pas eu ce problème de mandibule, on vous l’aurait recommandé sans hésiter. C’est dommage. Avec de telles oreilles, il aurait pu beaucoup apporter à l’entreprise.

Yann Rocq

Merci à Michaël Verdoux pour l’enregistrement.

Je ne pense pas être quelqu’un de spécialement intolérant. J’ai juste beaucoup de misère à supporter que des personnes affichent avec ostentation des valeurs différentes des miennes. Par exemple, comment accepter qu’en 2010, dans une démocratie occidentale, des milliers de femmes s’accrochent à une tradition désuète en cachant presque totalement leur visage derrière des lunettes de mouche ?

J’admets que voter une loi pour interdire ce genre d’accessoire dans les lieux publics serait un peu extrémiste, et même injuste si elle ne s’appliquait pas également aux piercings dans le nez et à la coupe Longueuil. Il me semble en revanche que les pouvoirs publics devraient se pencher sur le fait que de plus en plus de personnes résument leur vie à deux objectifs : se distinguer de la masse et monopoliser l’attention de leurs contemporains. Les médias ont une grande responsabilité dans cette préoccupation double. Entre les publicités qui nous expliquent comment être unique en achetant la même voiture que 40 000 autres caves et les émissions de télé-réalité qui nous montrent qu’on peut devenir célèbre en chantant faux, les incitations à se démarquer sont nombreuses.

Seulement voilà, pour les nombreux malheureux qui n’ont ni le talent, ni un visage télégénique, ni les tripes de dessouder une octogénaire, les occasions de s’affirmer sont plus restreintes. Alors ils utilisent les stratagèmes qu’ils ont à leur disposition : ils se mettent à jouer au golf, ils deviennent bouddhistes ou ils ouvrent un compte Twitter. Les plus chanceux finissent chroniqueurs au Journal de Montréal.

Il y a des gens qui tentent d’épater le monde avec des choses vraiment bizarres. Juste après les attentats du 11 septembre, j’ai commencé à sortir avec une fille qui voulait me convaincre qu’elle avait échappé à la mort juste parce qu’elle avait pris l’avion ce jour-là. Il ne se passait pas un jour sans qu’elle me répète « t’imagines que si j’avais pris American Airlines au lieu de Air Canada, si j’étais partie de Boston au lieu de Montréal, et j’étais allée à Los Angeles au lieu de Paris, j’aurais pu y passer ! » Il y a un mois, je me suis tanné. Je lui ai répondu « T’imagines que si t’étais actrice au lieu de vendeuse, célèbre au lieu d’inconnue, et belle au lieu de laide, je coucherais avec Scarlett Johansson ? ». C’est sorti vraiment tout seul, j’avoue que c’est pas mon meilleur souvenir de rupture.

Tant qu’on parle de vedette, je ne supporte pas les gens qui tentent de frimer en glissant dans la conversation qu’elles fréquentent des célébrités. J’en parlais encore hier avec Céline et René. Certaines personnes ont l’impression qu’en côtoyant des stars, elles deviennent un peu des stars elles-mêmes. C’est comme si je pensais être capable de changer un joint parce que j’ai pris une bière avec mon plombier. J’ai un collègue insupportable qui passait son temps à me répéter qu’il connaissait très bien un acteur de la TV. Heureusement, depuis un an, il en parle beaucoup moins, de Jean-François Harrisson.

Même quand il s’agit de leur propre décès, certaines personnes ne peuvent s’empêcher de faire dans le tape à l’œil. Sur Internet, j’ai appris qu’un homme vivait une histoire tellement passionnelle avec sa Ferrari qu’il a demandé à ce qu’on lui sculpte la même en marbre pour décorer sa tombe. Malheureusement, après sa mort, il avait tellement dépensé d’argent dans sa voiture qu’il n’en restait plus assez pour la sculpture. C’est quand même poche de passer la fin de sa vie au volant d’une Ferrari et l’éternité en dessous d’une Smart en plâtre.

Les gens qui cherchent trop à attirer l’attention m’ont toujours profondément agacé. Pendant un moment, j’ai même envisagé de créer l’Association de lutte acharnée contre l’ostentation nuisible, mais j’ai dû abandonner l’idée. D’abord, parce que si on prenait les initiales, ça donnait « ALACON ». Ensuite parce que j’ai réalisé que pour être conforme à ses principes de discrétion, cette structure devrait avoir un discours le plus anodin possible, reposer sur des militants ordinaires, avoir un chef banal et sans charisme. J’ai eu trop peur que le Parti libéral du Canada me poursuive pour plagiat.

D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’un tel combat ait une chance d’aboutir. Il existe tellement de méthodes pathétiques pour attirer l’attention sur sa petite personne. Fumer des gros cigares pour montrer au monde qu’on est riche, proposer le mot « Ostentatoire » aux Auteurs du dimanche pour montrer qu’on a du vocabulaire, écrire un texte sur ce même mot pour montrer qu’on est capable de relever le défi. Je conclurai donc mon discours par cet aphorisme attribué au roi Salomon : « Vanité des vanités, tout est vanité… mais as-tu vu mon nouvel iPhone ? »

Yann Rocq

Un vent glacial se faufilait entre les branches de la pourvoirie du castor farouche. Cela faisait plus d’une demi-heure que j’errais dans le bois à la recherche d’un lièvre que j’avais blessé. Je commençais sérieusement à perdre patience. En dépit des traces de sang toutes fraîches et de mes talents de pistage, je ne parvenais pas à retrouver l’animal, comme s’il s’était totalement volatilisé.

J’allais abandonner lorsqu’un buisson se mit à bouger à quelques mètres de moi. Je me mis instantanément à l’affût, prêt à donner le coup de grâce. En voyant la tête d’André sortir des branchages, je m’aperçus toutefois de ma méprise, juste à temps pour éviter un fâcheux accident.

- Tiens ? Salut !

- Salut !

Je connaissais André pour l’avoir croisé deux ou trois fois dans la forêt. Bien que nous partagions la même passion pour la chasse, j’avais tendance à l’éviter en raison de nos conceptions divergentes de la cynégétique. Alors que celui-ci avait pour habitude de traquer le gibier en compagnie d’une dizaine d’amis ou de membres de sa famille, j’étais plutôt du genre solitaire, préférant compter sur mes talents que sur le nombre pour arriver à mes fins. Malgré ce désaccord et mon manque de sociabilité, j’essayai d’entamer la conversation.

- Comment ça se fait que tu sois pas avec tes chums ? Tu changes de technique ?

- C’est une longue histoire, grogna André, visiblement agacé.

Le silence de gène qui s’ensuivit fut interrompu par la voix d’un promeneur que nous ne connaissions que trop bien.

- Salut les gars ! Alors on a déjà commencé le carnage ?

- Oh non ! Pas le végétarien !, soupirai-je à l’unisson avec André.

L’intrus nous rejoignit de sa démarche pataude avant de poursuivre ses sarcasmes :

- Ça va ? C’est pas trop fatigant d’affronter des adversaires dix fois plus faibles que vous ?

La perte de mon lièvre m’avait mis de trop mauvaise humeur pour que je reste patient. J’explosai :

- Écoute, Roger. Je le connais par cœur, ton petit discours sur la défense des animaux. À t’entendre, on devrait bouffer que des noix, des fruits ou des écorces d’arbres. Mais c’est facile pour toi : t’es un porc-épic ! André et moi, on a pas les mêmes besoins !

Roger ne se laissa pas démonter par mon argumentation :

- Et toi, l’ours, t’es pas censé être omnivore ? Franchement, tu me feras pas croire que quand t’attrapes un saumon ou un lapin, c’est autre chose que de la gourmandise ! C’est pas comme si t’étais un loup.

- Ah non ! Laissez-moi en dehors de vos chicanes, s’il vous plaît répliqua André en montrant les crocs.

Soucieux de ne pas laisser le dernier mot à un maudit rongeur, je repris le fil de mon discours.

- D’abord, je ne m’en prends pas qu’à des petits animaux. J’ai déjà attaqué un orignal.

- Ta mauvaise foi me hérisse rétorqua Roger.

- Et ma patte dans ta gueule ?

- Ben vas-y ! Ça t’irait tellement bien un piercing !

Un long gémissement plaintif interrompit notre dialogue. Nos yeux se braquèrent simultanément dans la même direction.

- Euh… Ça va André ? demandai-je.

- Pas vraiment, non. Je viens de me faire exclure de ma meute.

- Hein ? Mais pourquoi ?

- Ils se sont tannés que je sois aussi nul à la chasse. Tout ça, c’est à cause de mon mauvais odorat.

- Ton mauvais odorat ? Mais depuis quand ?

- Depuis toujours. Déjà quand j’étais louveteau, j’ai tenté de téter un raton laveur que j’avais pris pour ma mère.

Roger fut soudain pris d’une crise de fou rire que je trouvais très déplacée vu la situation. Je m’apprêtais à intervenir, mais André m’en dissuada.

- Laisse-le, il a raison. Je me sens tellement ridicule ! La seule chose que j’aie réussi à attraper depuis hier, c’est un lièvre qui avait déjà été blessé par un ours.

- Tabarnak !

- Quoi ?

- C’est toi qui as bouffé mon lièvre ? demandais-je incrédule.

- Ah ? C’était le tien, je suis désolé, il y avait pas ton nom écrit dessus.

J’étais à deux griffes de m’énerver, mais les yeux de chien battu d’André me firent perdre mes moyens. Il n’y a rien de plus désarmant qu’un loup en dépression. J’attendis que Roger se calme un peu et tentai de changer de sujet de conversation.

- À propos, Roger, hier, j’ai croisé ton amie Josiane, la marmotte.

- Ah bon ? Elle allait bien ?

- Pas vraiment, apparemment, c’était pas son jour.

- Tu l’as pas bouffée au moins ?

- Quand même pas, je ne m’attaque pas à des proies aussi faciles !

Je compris immédiatement que j’avais gaffé lorsqu’André poussa à nouveau un gémissement déchirant. Ça devenait si pathétique que je tentai de lui remonter le moral.

- Écoute, mon chum, faut pas rester comme ça. Montre-moi que t’es un loup.

- Ouhhhhhh ! sanglota-t-il.

- Bon dieu, André, secoue-toi ! On est des tueurs ! Tout le bois nous craint ! Les autres animaux arrêtent de respirer quand ils nous entendent. On est les empereurs de la forêt, ostie !

André releva la tête. Malgré son air triste, il semblait reprendre un peu de poil de la bête.

- Les empereurs de la forêt, tu penses ?

-, Mais oui ! Les rois de la jungle, même !

- De la quoi ?

- Laisse tomber. Allez, montre-moi que tu as des tripes. Fais-moi un beau cri de prédateur.

André s’assit et poussa un long hurlement lugubre propre à glacer d’effroi le moindre mammifère. Comme pour lui répondre, les premiers rayons du soleil s’immiscèrent entre les arbres.

- Ça va mieux ? Demandai-je.

- Oui, répondit André.

Un bruit de détonation nous fit tout à coup sursauter.

- C’est quoi, ça ?

- Des humains, je pense.

- Tassons-nous !

Nous nous enfuîmes précipitamment chacun de notre côté, laissant seul Roger qui ne semblait pas paniquer le moins du monde. Alors que je courais pour rejoindre ma tanière, je l’entendis qui criait au loin :

- Ah, ils sont beaux, les empereurs de la forêt !

Yann Rocq

Un homme neuf

Je ne sais pas si vous serez d’accord avec moi, mais j’ai l’impression que pour l’esprit humain, ce qui est neuf est presque toujours perçu comme quelque chose de positif : un condo neuf, un char neuf, un soixante-neuf, etc. Bien sûr, il y a des exceptions comme le budget tout neuf du gouvernement Charest, mais elles restent quand même assez rares.

Il y a quelque temps, j’ai pourtant eu la preuve irréfutable que ce qui est neuf pouvait être vraiment nuisible. Tout a commencé par un rendez-vous dans un bar du Plateau Mont-Royal avec mon cheum Herbert que je connais depuis le secondaire. Ça faisait plusieurs mois qu’on ne s’était pas vus. J’avais au minimum un quart d’heure de retard, mais je ne me pressais pas vraiment. Fan de comics américains depuis sa naissance, Herbert refusait de se séparer de sa vieille montre Batman qui retardait régulièrement. Il arrivait donc aux rendez-vous en moyenne trente minutes après l’heure prévue.

Quand je suis entré dans le bar, j’ai vécu deux chocs successifs. Le premier était de voir Herbert déjà installé à une table près de l’entrée, qui entamait sa deuxième pinte, ce qui, connaissant son débit, correspondait à une attente d’environ un quart d’heure. Le second choc était qu’il arborait au poignet une magnifique montre suisse dont la précision est légendaire.

J’ai commandé la même bière que Herbert et j’ai désigné son poignet :

- Qu’est-ce qui est arrivé à ton ancienne montre ? Elle est partie rejoindre Robin ?

- Très drôle, m’a-t-il répondu. C’est ma nouvelle blonde qui m’a offert celle-ci.

- Ta nouvelle blonde ?

- Oui. Elle s’appelle Lucrèce, ça fait un mois qu’on est ensemble.

- Waow ! Il faudrait vraiment que tu me la présentes ! lui ai-je répondu, brûlant de savoir à quoi ressemblait cette fille qui avait réussi à briser 15 ans d’obstination en si peu de temps.

Nous avons passé une bonne partie de la soirée à parler de sa nouvelle relation. Il m’a expliqué que depuis qu’il était avec Lucrèce, il s’était complètement transformé. Elle avait fait littéralement de lui un homme neuf. En l’écoutant parler, je me rendais compte qu’il avait effectivement beaucoup changé depuis la dernière fois que je l’avais vu. Il s’exprimait avec un nouveau ton, bien plus assuré, avait une foule de nouveaux projets, et une nouvelle énergie qui lui permettrait sans doute de les réaliser. Nous nous sommes quittés l’esprit embrumé par de nouveaux cocktails qu’il avait voulu essayer à tout prix, nous promettant de nous voir plus souvent.

Les semaines suivantes se sont déroulées sous le signe de la nouveauté. Herbert a adopté une nouvelle apparence, troquant ses jeans et ses vieux chandails contre des complets élégants, demandant même au coiffeur de lui faire une coupe de cheveux à la mode. À chaque fois que l’on se voyait, il me parlait avec enthousiasme du nouvel appartement dans lequel il comptait emménager avec sa blonde, de ses nouveaux amis qu’elle lui avait présentés et des vacances qu’ils allaient bientôt prendre ensemble, à Terre-Neuve. Dans ses moments les plus optimistes, il s’imaginait même se promener avec elle en poussant un carrosse occupé par un bébé tout neuf.

Au départ, j’étais vraiment content pour Herbert, mais les nouveaux détails qui apparaissaient chaque jour me mettaient de plus en plus mal à l’aise. Par exemple, Lucrèce trouvait à chaque fois un nouveau prétexte pour ne pas me rencontrer. Plusieurs mois après avoir entendu parler d’elle, je n’avais toujours pas vu la nouvelle conquête de mon ami. Malgré l’achat de nouvelles lunettes, ce dernier avait par ailleurs une vision du monde de plus en plus étriquée. Son nouveau but dans la vie était d’accumuler de nouveaux revenus et d’acquérir de nouvelles responsabilités. Pire, la nouvelle hygiène de vie qu’il s’imposait lui interdisait l’alcool. Les rares fois où l’on se voyait désormais, c’était pour boire des cappuccinos dans un nouveau café qui venait d’ouvrir juste en bas de chez lui.

Le plus dur à supporter était toutefois ses nouveaux sujets de conversation. Alors que nous avions l’habitude de nous remémorer nos vieilles beuveries avec une nostalgie d’anciens combattants, Herbert était devenu intarissable sur des sujets aussi peu passionnants que les vertus du néo-libéralisme ou la nouvelle stratégie du parti conservateur. C’est au cours d’un de ses monologues que j’ai fini par lâcher ce que j’avais sur le cœur :

- Tu sais Herbert, je crois que tu avais raison quand tu disais que Lucrèce avait fait de toi un homme neuf. En fait, tu es tellement neuf que je ne te reconnais plus l’ami que j’avais.

Visiblement très vexé, il s’est levé de la table sans dire un mot. Il est allé payer nos cappuccinos au comptoir en ouvrant ostensiblement son nouveau portefeuille, puis il est sorti sans se retourner.

Après plusieurs jours sans que ni l’un ni l’autre donne de nouvelles, je me suis décidé à faire le premier pas. Au téléphone, j’ai failli ne pas le reconnaître à cause de sa nouvelle voix. Par souci du compromis, je lui ai proposé qu’on se retrouve à 19 h dans un bar qui servait des cocktails avec et sans alcool. Il a laissé un court silence, comme s’il hésitait à me dire quelque chose, puis a finalement accepté de venir.


Fin numéro 1

Après avoir patienté dans le bar pendant trois quarts d’heure, j’ai compris que Herbert ne viendrait pas. J’ai marché jusqu’au métro en ruminant les derniers évènements dans ma tête. J’en suis arrivé à la conclusion que la blonde d’Herbert venait certainement de lui offrir un nouveau cellulaire. Le genre d’appareil ultramoderne avec lequel on ne peut pas téléphoner à ses vieux amis ni recevoir leurs appels. Sur le quai de la ligne orange, il y avait une nouvelle affiche publicitaire : “Place aux idées neuves !” J’ai sorti un vieux briquet de ma poche et j’y ai mis le feu.


Fin numéro 2

Après avoir patienté dans le bar pendant trois quarts d’heure, j’ai compris que Herbert ne viendrait pas. Au moment où j’allais partir, je l’ai vu entrer calmement dans l’établissement, comme si de rien n’était. La montre Batman qu’il portait au poignet indiquait 19 h pile. Il a vu ma pinte de bière, a commandé la même chose et s’est assis à ma table. Il portait de vieux jeans, un vieux chandail, ses vieilles lunettes, et il ne s’était pas peigné. Ne sachant pas trop quoi dire, j’ai demandé :

- Rien de neuf aujourd’hui ?

- Si, a-t-il répondu avec un sourire. J’ai une nouvelle blonde.