Yann Rocq

Consternation

Stéphanie commença son deuxième jour au camping du rivage vert avec une grande sensation d’inconfort. Elle s’était aperçue la veille qu’elle avait oublié son sac de vêtements, et Cécile l’avait invitée à se servir parmi les multiples affaires qu’elle avait achetées juste avant leur départ. Bien qu’elle se soit d’abord trouvée chanceuse de passer son week-end de la Saint-Jean avec une amie accro au magasinage, Stéphanie regretta bien vite de devoir porter un haut trop serré et une jupe pas assez longue qui n’étaient adaptés ni à sa personnalité, ni au camping dans les bois.

Elle retrouva toutefois une partie de sa bonne humeur au moment du dîner lorsqu’un homme à la vingtaine avancée vint à sa rencontre pour lui demander un ouvre-boîte. Au bout de quelques minutes de discussions, elle était déjà complètement sous le charme de ce campeur mal rasé et aux vêtements élimés qui lui donnaient un style nonchalant et vaguement rebelle qu’elle avait toujours trouvé irrésistibles. Ne voulant pas laisser partir un si beau spécimen sans avoir la chance de l’épingler plus tard à son tableau de chasse, elle proposa que lui et ses chums se joignent à elle pour la randonnée qu’elle avait prévue de faire avec Cécile. Ce qu’il accepta.

Tandis qu’elle marchait sur les chemins dans les bois qui lui faisaient regretter le temps ou elle vivait avec ses parents à la campagne, Stéphanie passa toute la promenade à discuter avec Marc. Elle fut étonnée de tomber d’accord avec lui sur des sujets aussi peu consensuels que la suprématie de Guns and Roses, la corruption révoltante des politiciens et le bien-être que procuraient quelques jours de vacances. Alors que son désir d’indépendance l’avait toujours amenée à vivre des relations courtes, elle se prenait à rêver d’avoir avec cet homme une relation sérieuse d’au moins trois semaines. Peut-être davantage.

Tout le monde se retrouva le soir pour un gros party, tellement alcoolisé que Stéphanie craignit de ne plus pouvoir rien faire si elle buvait un verre de plus. Elle s’esquiva donc discrètement avec Marc et ils entrèrent dans une tente que les chums de ce dernier avaient pris soin de ne pas occuper afin de leur laisser un peu d’intimité. L’amour qu’ils firent ensemble lui parut comme un merveilleux moment de plaisir, d’échange et de respect mutuel.

Le lendemain matin, ils échangèrent leur numéro de téléphone comme des adolescents à la fin d’un camp de vacances, se promettant de se revoir dès que possible à Montréal où ils habitaient tous les deux.


Marc commença son sixième jour au camping du rivage vert avec une grande sensation d’inconfort. Suite à un pari stupide avec sa gang, il avait arrêté de se raser depuis le début de son séjour. En plus de lui donner une apparence qu’il jugeait particulièrement déplaisante, cette idée ridicule lui causait de nombreuses démangeaisons aux joues et au menton, la peau de son visage étant d’habitude totalement glabre et gommée avec soin. Il retrouva toutefois une partie de sa bonne humeur peu avant le dîner. En allant chercher du bois, il découvrit en effet que deux charmantes demoiselles s’étaient installées à deux pas de l’emplacement qu’il partageait avec ses amis. Il fut particulièrement séduit par la plus coquettes des deux. Celle qui prenait tellement bien soin d’elle qu’elle trouvait le moyen d’aller camper avec un chandail moulant et une mini-jupe. La vie en plein air ne la dissuadait même pas de porter de la lingerie sexy, comme il avait pu le constater lorsqu’elle s’était baissée pour replanter un piquet.

Après avoir annoncé la bonne nouvelle à ses amis qui ne manquèrent pas de le niaiser sur ses chances réduites de séduire qui que ce soit dans son état, il repartit à la rencontre des filles en prenant comme prétexte qu’il avait besoin d’un ouvre-boîte. Habitué à prendre l’initiative dans toutes les relations qu’il entreprenait, il fut certes déstabilisé lorsque Stéphanie l’invita en randonnée, mais il attribua cette attitude à son charme naturel qui transparaissait malgré son allure de pouilleux.

Tandis qu’il marchait sur le chemin qui serpentait au sein de la forêt et qui l’amenait à se languir de sa XBox 360, Marc parla énormément avec Stéphanie en se disant que c’était vraiment le genre de fille avec qui il aimerait bien se caser. Sa manière charmante de s’exprimer, ses rires d’enfant et le fait qu’ils soient tous les deux sagittaire ascendant verseau l’avaient définitivement convaincu qu’elle était la femme de sa vie. Après un party suffisamment alcoolisé pour que Marc oublie que les filles bien ne couchent jamais le premier soir, il s’esquiva discrètement avec sa conquête pour lui faire l’amour dans une des tentes qui par chance n’était pas encore occupée par un de ses chums ivre mort.

Le lendemain matin, il s’échangèrent leur numéro de téléphone comme des adolescents à la fin d’un camp de vacances, se promettant de se revoir dès que possible à Montréal où ils habitaient tous les deux.


Assise à la table d’un restaurant du centre-ville de Montréal, Stéphanie ne comprit pas tout de suite pourquoi un homme aux grosses lunettes noires et tout de blanc vêtu homologué Dolce & Gabbana venait de s’asseoir à sa table en face d’elle avec un petit sourire crispé. De son côté, Marc avait failli faire marche arrière quand il s’était aperçu que la magnifique poupée avec laquelle il s’était accouplé une semaine plus tôt était désormais vêtue de vieux jeans à moitié troué et d’un chandail arborant la citation “le féminisme n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours”.

Après un début de souper très laborieux au cours duquel les deux convives eurent un mal fou à échanger des phrases de plus de cinq mots : “ça va ?” ,“oui, et toi ?”, “ça va…”, “et sinon, euh… ça va ?”… L’alcool joua à nouveau son rôle de désinhibiteur, et les langues se délièrent. Cela permit à Stéphanie d’entendre avec effarement son amant d’une nuit exposer sa vision stéréotypée du bonheur, imaginant sa femme s’occuper de son fils et ses deux filles qu’il appellerait Cédryc, avec un y, Célyne, avec un y, et Mary-Lyne, avec deux y, tandis qu’il gagnerait valeureusement l’argent nécessaire pour payer l’hypothèque de leur maison à Laval.

Marc eu quant à lui beaucoup de mal à supporter Stéphanie qui s’épanchait sur tous les problèmes du monde et lui parlait avec conviction des actions puériles qu’elle menait contre les inégalités sociales, le réchauffement climatique et les organismes génétiquement modifiés. Il avait beau chercher, il n’arrivait pas à comprendre comment il avait pu s’intéresser ne serait-ce qu’une seconde à cette espèce de hippie frustrée. De son côté, Stéphanie regrettait amèrement d’avoir perdu son temps avec ce macho prétentieux aux effluves Jean-Paul-Gauthiesques. La fin du repas faillit dégénérer lorsqu’ils se disputèrent sur la pertinence de séparer la facture. Après une bise aussi fougueuse qu’une poignée de main entre Jean Charest et Amir Khadir, ils se quittèrent sans grande phrase ni dernier verre, s’assurant mutuellement et du bout des lèvres qu’ils se rappelleraient un jour.