Yann Rocq

Cynégétique

Un vent glacial se faufilait entre les branches de la pourvoirie du castor farouche. Cela faisait plus d’une demi-heure que j’errais dans le bois à la recherche d’un lièvre que j’avais blessé. Je commençais sérieusement à perdre patience. En dépit des traces de sang toutes fraîches et de mes talents de pistage, je ne parvenais pas à retrouver l’animal, comme s’il s’était totalement volatilisé.

J’allais abandonner lorsqu’un buisson se mit à bouger à quelques mètres de moi. Je me mis instantanément à l’affût, prêt à donner le coup de grâce. En voyant la tête d’André sortir des branchages, je m’aperçus toutefois de ma méprise, juste à temps pour éviter un fâcheux accident.

- Tiens ? Salut !

- Salut !

Je connaissais André pour l’avoir croisé deux ou trois fois dans la forêt. Bien que nous partagions la même passion pour la chasse, j’avais tendance à l’éviter en raison de nos conceptions divergentes de la cynégétique. Alors que celui-ci avait pour habitude de traquer le gibier en compagnie d’une dizaine d’amis ou de membres de sa famille, j’étais plutôt du genre solitaire, préférant compter sur mes talents que sur le nombre pour arriver à mes fins. Malgré ce désaccord et mon manque de sociabilité, j’essayai d’entamer la conversation.

- Comment ça se fait que tu sois pas avec tes chums ? Tu changes de technique ?

- C’est une longue histoire, grogna André, visiblement agacé.

Le silence de gène qui s’ensuivit fut interrompu par la voix d’un promeneur que nous ne connaissions que trop bien.

- Salut les gars ! Alors on a déjà commencé le carnage ?

- Oh non ! Pas le végétarien !, soupirai-je à l’unisson avec André.

L’intrus nous rejoignit de sa démarche pataude avant de poursuivre ses sarcasmes :

- Ça va ? C’est pas trop fatigant d’affronter des adversaires dix fois plus faibles que vous ?

La perte de mon lièvre m’avait mis de trop mauvaise humeur pour que je reste patient. J’explosai :

- Écoute, Roger. Je le connais par cœur, ton petit discours sur la défense des animaux. À t’entendre, on devrait bouffer que des noix, des fruits ou des écorces d’arbres. Mais c’est facile pour toi : t’es un porc-épic ! André et moi, on a pas les mêmes besoins !

Roger ne se laissa pas démonter par mon argumentation :

- Et toi, l’ours, t’es pas censé être omnivore ? Franchement, tu me feras pas croire que quand t’attrapes un saumon ou un lapin, c’est autre chose que de la gourmandise ! C’est pas comme si t’étais un loup.

- Ah non ! Laissez-moi en dehors de vos chicanes, s’il vous plaît répliqua André en montrant les crocs.

Soucieux de ne pas laisser le dernier mot à un maudit rongeur, je repris le fil de mon discours.

- D’abord, je ne m’en prends pas qu’à des petits animaux. J’ai déjà attaqué un orignal.

- Ta mauvaise foi me hérisse rétorqua Roger.

- Et ma patte dans ta gueule ?

- Ben vas-y ! Ça t’irait tellement bien un piercing !

Un long gémissement plaintif interrompit notre dialogue. Nos yeux se braquèrent simultanément dans la même direction.

- Euh… Ça va André ? demandai-je.

- Pas vraiment, non. Je viens de me faire exclure de ma meute.

- Hein ? Mais pourquoi ?

- Ils se sont tannés que je sois aussi nul à la chasse. Tout ça, c’est à cause de mon mauvais odorat.

- Ton mauvais odorat ? Mais depuis quand ?

- Depuis toujours. Déjà quand j’étais louveteau, j’ai tenté de téter un raton laveur que j’avais pris pour ma mère.

Roger fut soudain pris d’une crise de fou rire que je trouvais très déplacée vu la situation. Je m’apprêtais à intervenir, mais André m’en dissuada.

- Laisse-le, il a raison. Je me sens tellement ridicule ! La seule chose que j’aie réussi à attraper depuis hier, c’est un lièvre qui avait déjà été blessé par un ours.

- Tabarnak !

- Quoi ?

- C’est toi qui as bouffé mon lièvre ? demandais-je incrédule.

- Ah ? C’était le tien, je suis désolé, il y avait pas ton nom écrit dessus.

J’étais à deux griffes de m’énerver, mais les yeux de chien battu d’André me firent perdre mes moyens. Il n’y a rien de plus désarmant qu’un loup en dépression. J’attendis que Roger se calme un peu et tentai de changer de sujet de conversation.

- À propos, Roger, hier, j’ai croisé ton amie Josiane, la marmotte.

- Ah bon ? Elle allait bien ?

- Pas vraiment, apparemment, c’était pas son jour.

- Tu l’as pas bouffée au moins ?

- Quand même pas, je ne m’attaque pas à des proies aussi faciles !

Je compris immédiatement que j’avais gaffé lorsqu’André poussa à nouveau un gémissement déchirant. Ça devenait si pathétique que je tentai de lui remonter le moral.

- Écoute, mon chum, faut pas rester comme ça. Montre-moi que t’es un loup.

- Ouhhhhhh ! sanglota-t-il.

- Bon dieu, André, secoue-toi ! On est des tueurs ! Tout le bois nous craint ! Les autres animaux arrêtent de respirer quand ils nous entendent. On est les empereurs de la forêt, ostie !

André releva la tête. Malgré son air triste, il semblait reprendre un peu de poil de la bête.

- Les empereurs de la forêt, tu penses ?

-, Mais oui ! Les rois de la jungle, même !

- De la quoi ?

- Laisse tomber. Allez, montre-moi que tu as des tripes. Fais-moi un beau cri de prédateur.

André s’assit et poussa un long hurlement lugubre propre à glacer d’effroi le moindre mammifère. Comme pour lui répondre, les premiers rayons du soleil s’immiscèrent entre les arbres.

- Ça va mieux ? Demandai-je.

- Oui, répondit André.

Un bruit de détonation nous fit tout à coup sursauter.

- C’est quoi, ça ?

- Des humains, je pense.

- Tassons-nous !

Nous nous enfuîmes précipitamment chacun de notre côté, laissant seul Roger qui ne semblait pas paniquer le moins du monde. Alors que je courais pour rejoindre ma tanière, je l’entendis qui criait au loin :

- Ah, ils sont beaux, les empereurs de la forêt !