Yann Rocq

Discours

Monsieur le Président du jury, Mesdames et Messieurs les membres du jury, mes chers collègues, je n’aurai jamais assez de vocabulaire pour vous dire combien je suis touché de recevoir cette matraque d’or 2012.

C’est pour moi un grand honneur que ma candidature ait été retenue parmi celles des centaines de ministres de la Sécurité publique de tous les pays du monde réunis ici ce soir. Beaucoup d’entre eux mériteraient autant que moi d’être sur cette scène, tant ils se sont montrés actifs, réactifs et créatifs dans la répression de leur population.

Personnellement, cette matraque représente bien plus que la reconnaissance de mon travail par mes pairs. Il s’agit de la consécration d’un choix de vie face à un entourage hostile. À l’âge de cinq ans déjà, j’avais regroupé tous mes toutous dans une pièce avec des petites banderoles faites de pailles et papier toilette, avant de les asperger de poivre de Cayenne que j’avais emprunté dans le placard de la cuisine. Loin d’encourager cette vocation, mes parents hippies attardés m’avaient sévèrement sermonné et obligé à passer l’aspirateur sur les lieux de l’émeute. Comme si les forces de l’ordre étaient tenues de réparer les dégâts collatéraux de leurs interventions !

Lorsque je me suis engagé dans la police quinze ans plus tard, je me suis constamment heurté à l’incompréhension des manifestants qui se heurtaient à mon bouclier. J’étais également l’objet du mépris de mes anciens camarades du secondaire qui essayaient de me convaincre que mon travail était monotone. Ils ne pouvaient pas comprendre que mon travail était au contraire d’une grande variété.

Durant cette période, j’ai cogné sur des infirmières, j’ai cogné sur des étudiants, j’ai cogné sur des chômeurs, j’ai cogné sur des ouvriers, j’ai cogné sur des enseignants, j’ai cogné sur des gens qui manifestaient pour que je n’aie pas le droit de leur cogner dessus. J’ai cogné sur des gens apolitiques, j’ai cogné sur des gens de gauche, j’ai même cogné sur des gens de droite qui s’étaient trompés de manifestation. Je pourrais continuer cette liste pendant des heures, tant sont nombreuses les catégories de la population qui bénéficient de nos services.

C’est aussi dans le cadre d’une manifestation mouvementée que je devais rencontrer ma future femme qui s’est évanouie instantanément devant moi sous les effets conjugués de mon charme et du violent coup de matraque que je venais de lui asséner sur le crâne.

Il est probable que j’exercerais encore aujourd’hui cette profession exaltante si une tendinite chronique due au matraquage ne m’avait contraint à me reconvertir dans la politique.

À présent que je suis ministre de la Sécurité publique, je suis, comme vous, confronté régulièrement à l’hypocrisie de mes adversaires qui prétendent que ma politique de répression est trop violente ou injustifiée. Lors d’un récent débat télévisé, un militant étudiant me demandait si je ne craignais pas que mon propre fils se fasse un jour frapper par les services de police dont j’ai la responsabilité. Cette hypothèse est bien sûr totalement absurde. En effet, afin de préserver mes enfants de la propagande médiatique gauchiste, je les garde isolés du reste du monde dans une pièce souterraine de la résidence familiale, dont ils ne sortiront que lorsqu’ils auront atteint l’âge de raison, à leur quarantième anniversaire.

Je dois cependant admettre qu’il reste énormément de travail pour que notre action soit perçue de manière positive par la population. Pour cela, nous n’aurons pas d’autre choix que la pédagogie. Il est de notre devoir de faire comprendre à chaque citoyen qui se prend une balle de plastique dans la face que même si c’est douloureux pour lui à court terme, c’est bon pour le pays à long terme.

Je ne peux évidemment pas clore ce discours sans remercier toutes les personnes qui font que la répression traverse actuellement une période de prospérité qu’elle n’avait pas connu depuis des décennies.

Merci d’abord aux gouvernements qui prennent des décisions basées uniquement sur des critères économiques et qui poussent la population à descendre dans la rue, ce qui nous donne du grain à moudre, ou plus précisément, des os à broyer.

Merci aux citoyens qui érigent la démocratie au rang de valeur suprême, mais qui trouvent toujours une bonne raison pour justifier que des personnes qui ne partagent pas leur opinion se fassent casser la gueule.

Merci aux casseurs qui nous donnent le moyen de justifier notre intervention lorsqu’une manifestation est trop pacifique pour être réprimée.

Merci aux vandales qui créent un climat de peur et de mécontentement en détériorant les espaces publics, ce qui nous permet d’y augmenter notre présence au nom de la lutte antiterroriste.

Merci aux législateurs qui profitent de tous ces éléments pour voter des mesures qui nous donnent de plus en plus de pouvoir pour contrôler, surveiller, arrêter et frapper la population.

Merci enfin, à mon amie Sandra, qui n’a rien à voir avec ce discours, mais qui tenait absolument à ce que je lui fasse une dédicace au Cabaret des auteurs du dimanche.

Lorsque toutes les associations syndicales auront été dissoutes,

Lorsqu’aucun citoyen ne pourra faire un pas dans la rue sans risquer de se faire plaquer contre un mur et fouiller intégralement par un agent de police,

Lorsque nous aurons imposé un couvre-feu à 6 h du soir et que toutes les communications seront surveillées en permanence,

Lorsque personne ne pourra poster la moindre blague sur une communauté ou un individu sur son compte Facebook sans voir une brigade antiterroriste débarquer dans son appartement dans les cinq minutes,

Nous aurons enfin atteint le niveau de sécurité absolu que les citoyens sont en devoir de réclamer.

En attendant, mes amis, le combat continue. Merci encore de m’avoir remis cette matraque d’or 2012. Je ne doute pas que la cuvée 2013 sera encore meilleure !

Cognons plus fort pour que personne ne nous ignore !

Cognons plus fort pour que personne ne nous ignore !

Cognons plus fort pour que personne ne nous ignore !