Yann Rocq

Mandibule

La tête de l’emploi

Cela faisait maintenant plus de trois quarts d’heure que Thierry Legendre patientait dans le luxueux hall d’accueil de la société Medogavix inc. Assis sur une chaise inconfortable à côté d’une pile de magazines de management, il essayait tant bien que mal de lire l’un d’entre eux dans l’espoir d’oublier conjointement le stress causé par sa visite et la voix de Ginette Reno que diffusaient les hauts-parleurs.

Son étude d’un passionnant article sur les manières de travailler soixante-dix heures par semaine tout en gardant un beau teint et une vie sociale fut soudain interrompue par une assistante qui s’adressait à lui.

- Monsieur Dumas accepte de vous parler, mais pas plus de quinze minutes. Il a un emploi du temps très chargé aujourd’hui.

Thierry la suivit dans un long couloir aux murs parsemés d’affiches de motivation du personnel, dont les messages lui rappelaient les Powerpoint de faux conseils du Dalaï Lama que sa belle soeur lui envoyait régulièrement par courriel. Il entra dans le bureau du directeur des ressources humaines qui l’accueillit chaleureusement.

- Bonjour, Monsieur Legendre ! Prenez un siège. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Encouragé par le ton amical de son interlocuteur, Thierry entra dans le vif du sujet.

- Je viens d’apprendre que vous refusiez ma candidature pour le poste d’assistant marketing, et j’avoue que je suis très surpris. Les nombreux entretiens et tests que vous m’avez fait passer semblaient pourtant très positifs. Est-ce que vous avez trouvé quelqu’un dont les compétences correspondaient mieux au poste ?

Le directeur prit une longue pause avant de répondre, comme s’il s’apprêtait à révéler à un enfant que le Père Noël, c’est Walmart.

- Non, nous n’avons encore trouvé personne. Et je vous rassure, vos compétences ne sont pas du tout en cause. Pour être sincère, c’est plutôt un problème de mandibule.

*- Un problème de quoi ? répondit Thierry, pensant avoir mal compris le dernier mot.* 

- De mandibule, répéta le directeur. Votre mâchoire inférieure, si vous préférez. Je vais vous lire quelque chose. Vous allez comprendre.

Le directeur sortit de son tiroir un dossier sur lequel on pouvait lire “Thierry Legendre”. Il en retira une feuille intitulée “Analyse morphopsychologique” et en lut un extrait à haute voix :

“L’examen attentif du visage de Monsieur Legendre permet de déceler un écart important entre les deux angles de la mandibule ainsi qu’une bonne épaisseur du corps mandibulaire, signes appréciables d’une force de caractère et d’une grande résistance à la pression. Ladite mandibule présente en revanche une protubérance mentonnière très peu prononcée, ce qui témoigne d’un profond manque d’initiative. Ce trait s’avère totalement incompatible avec l’autonomie requise pour le poste d’assistant marketing auquel applique le candidat.”

Thierry fut tellement stupéfait par ce qu’il venait d’entendre qu’il sentit sa mandibule à deux doigts de se décrocher.

- Vous êtes en train de me dire que vous me refusez ce poste parce que j’ai un petit menton ? Mais c’est du délire !

- Ce n’est pas du délire, mais de la science, répliqua le directeur en essayant d’apaiser le candidat malchanceux. Nous sommes une des plus grosses compagnies pharmaceutiques du pays. La vie de dizaines de milliers de personnes dépend de nous. Il est naturel que nous fassions appel à de nombreux spécialistes pour nous assurer des aptitudes d’un candidat. Par exemple, notre morphopsychologue…

Thierry l’interrompit, excédé.

- Votre morphomachin pense qu’il faut avoir un grand menton pour pouvoir faire du marketing ! Mais c’est pas de la science ça ! C’est de la discrimination physique !

*- Tout de suite les grands mots ! Si nous vous disions que votre menton était trop petit, ce serait effectivement de la discrimination, mais ce n’est pas le cas. La taille de votre menton n’est qu’une conséquence négligeable d’une mandibule inadaptée aux exigences de la fonction d’assistant marketing !* 

Le candidat perdit définitivement son calme.

- Non mais je rêve ! Vous auriez aussi pu me faire mon thème astral tant que vous y étiez…

- En effet, c’est la procédure habituelle, mais notre astrologue était en vacances en Floride.   L’absurdité de la conversation était devenue totalement insoutenable pour Thierry. Il se leva d’un bond et quitta nerveusement la pièce avec un air complètement déboussolé. Arrivé dans le couloir, il poussa par erreur une porte qu’il pensait être la sortie et sur laquelle était écrit “Planification financière”. À l’intérieur il aperçut une demi-douzaine d’employés qui brûlaient de l’encens, assis en rond autour d’une statue d’une déesse de la fécondité. Il se retourna et s’enfuit en sacrant.

Assis devant son bureau, imperturbable, le directeur des ressources humaines reposa le rapport du morphopsychologue dans son dossier, qu’il rangea méticuleusement dans la déchiqueteuse. Au même moment, l’auteur de cette expertise entra dans la pièce en s’excusant.

- Désolé pour le retard. Ma réunion avec la voyante et le magnétiseur a été plus longue que prévue. J’ai cru croiser un de nos anciens candidats. Vous l’avez embauché, finalement ?

*- Oh non, il voulait juste savoir pourquoi on ne l’avait pas pris. Ce sont toujours des moments délicats.* 

Le morphopsychologue poussa un long soupir désolé tout en s’asseyant à son tour devant le bureau.

- Vous avez bien fait, lui dit-il d’un ton réconfortant. Vous savez, ça a été une décision difficile de rejeter ce candidat. S’il n’y avait pas eu ce problème de mandibule, on vous l’aurait recommandé sans hésiter. C’est dommage. Avec de telles oreilles, il aurait pu beaucoup apporter à l’entreprise.