Yann Rocq

Maugréer

Patient, boute-en-train, joyeux, de bonne compagnie… tous ces mots étaient inadéquats pour décrire Paul Sirois, 45 ans, responsable des ressources humaines dans une grosse compagnie d’alimentation. Malgré une situation professionnelle et personnelle très confortable, Paul était un véritable handicapé du bonheur. À force de passer sa vie à faire la gueule, les rides s’étaient dessinées dans la mauvaise direction autour de ses lèvres, donnant l’impression qu’il était en colère même quand il dormait. Paul n’était jamais content de rien, et trouvait quelque chose à redire sur tout. Si Saint-Pierre en personne lui avait donné les clefs du paradis, il aurait probablement critiqué la couleur du trousseau.

En ce 31 octobre 2013, Paul s’était comme d’habitude levé en pestant contre l’animateur qui déblatérait des âneries dans son radio-réveil. Il avait ensuite pris son café en bougonnant contre sa machine à expresso qui dosait mal les grains, emprunté le métro en marmonnant contre les voyageurs qui ne se déplacent pas au fond du wagon aux heures d’affluence, et passé la journée à se plaindre du mauvais travail de ses subalternes, qui l’obligeaient à repasser systématiquement derrière eux.

Fatigué de cette journée où, comme d’habitude, rien n’avait tourné rond, Paul serait volontiers rentré chez lui pour boire un vin bouchonné en critiquant la piètre qualité des programmes télévisés. Malheureusement, sa compagnie organisait ce soir-là un party d’Halloween pour les employés, auquel sa fonction l’obligeait à participer. Il se retrouva bien malgré lui à faire la ligne devant le vestiaire d’une salle polyvalente aux décorations douteuses, en compagnie de collègues qui tripaient beaucoup trop de s’être transformés pour un soir en zombie ou en sorcière. Paul ne s’était pas déguisé. Il trouvait cette activité puérile. Il lui aurait d’ailleurs été difficile de se rendre plus antipathique qu’il n’était déjà, à moins de se confectionner un costume à partir d’authentiques morceaux de cadavre.

En déposant son manteau, il découvrit avec agacement que le vestiaire était payant. « Parce que maintenant, il faut payer pour s’emmerder, murmura-t-il entre ses dents. — Pardon ? demanda l’employé du vestiaire qui n’avait entendu qu’un grognement. — Laissez faire, répliqua Paul — Euh… OK, dit l’employé. »

Paul entra dans la salle où la musique jouait beaucoup trop fort, au moment précis où quelqu’un passait avec une chaise dans l’embrasure de la porte. Il s’enfargea les pieds dans celle-ci, et tomba de tout son long sur le sol.

Encore à moitié allongé par terre, il se retourna pour invectiver le responsable de sa chute, lorsqu’il reconnut Sylvie Chassaigne, la jeune mannequin des publicités pour « Bonheur du matin », les céréales fabriquées par la compagnie de Paul qui vous font partir la journée du bon pied. Cette femme l’avait toujours énervé. Le bien-être et la sérénité qu’elle arborait sur les affiches étaient selon lui trop extrêmes pour ne pas être le résultat de plusieurs heures de triturage sous Photoshop.

Maintenant qu’il la voyait devant, lui resplendissante dans sa robe rouge, à la fois mal à l’aise de l’avoir fait tomber et amusée de la situation, il réalisa toutefois que les affiches étaient bien en dessous de la réalité. Cette fille irradiait une joie de vivre qu’aucune céréale ne serait jamais capable de transmettre à un être humain. Toute sa colère avait disparu d’un seul coup.

Il arriva alors quelque chose d’incroyable, dont personne dans la compagnie n’avait été témoin en 20 ans : Paul sourit. Il se releva tranquillement et s’approcha de Sylvie.

« Je suis désolée, lui dit-elle. Je suis très maladroite. — Ça va, je ne suis pas blessé, répondit Paul. Ça vous dirait de boire un petit cocktail pour nous remettre de nos émotions ? »

Après cette fameuse soirée, les évènements s’enchainèrent très rapidement. Le retour en taxi, le dernier verre chez lui, les rendez-vous de plus en plus réguliers, de plus en plus fréquents, de plus en plus passionnés, et le rapport non protégé de trop qui donna lieu à une grossesse non planifiée.

En temps normal, cet accident aurait suscité chez Paul une longue litanie de plaintes et de reproches en tout genre, mais Sylvie lui avait ouvert les yeux sur la beauté du monde. En quelques mois il s’était métamorphosé de vieux garçon aigri critiquant tout en permanence en un adolescent attardé et romantique, capable de s’émouvoir de la beauté des papillons un soir de pleine lune sous un saule pleureur. Il lui proposa de garder l’enfant et de se marier dans les plus brefs délais en témoignage de son engagement.

Sylvie accepta la proposition. Elle était heureuse d’avoir trouvé une personne avec qui elle pourrait arrêter de jouer la comédie et d’être enfin elle-même. Elle révéla sa vraie nature dès le lendemain de leurs noces, alors que son mari tout neuf faisait un bilan de la veille.

« C’était vraiment une excellente soirée, dit Paul. J’ai jamais autant dansé de ma vie. C’est dommage qu’on ne puisse se marier qu’une fois, ajouta-t-il à la blague. — Ben si ça t’arrange, on peut toujours divorcer pour que tu te remaries avec la charrue que t’as cruisé hier, murmura Sylvie entre ses dents. — Pardon ? demanda Paul qui n’avait entendu qu’un grognement. — Laisse faire, répliqua Sylvie — Euh… OK. », répondit Paul, ne réalisant pas encore que la meilleure partie de sa vie était déjà derrière lui