Yann Rocq

Neuf

Un homme neuf

Je ne sais pas si vous serez d’accord avec moi, mais j’ai l’impression que pour l’esprit humain, ce qui est neuf est presque toujours perçu comme quelque chose de positif : un condo neuf, un char neuf, un soixante-neuf, etc. Bien sûr, il y a des exceptions comme le budget tout neuf du gouvernement Charest, mais elles restent quand même assez rares.

Il y a quelque temps, j’ai pourtant eu la preuve irréfutable que ce qui est neuf pouvait être vraiment nuisible. Tout a commencé par un rendez-vous dans un bar du Plateau Mont-Royal avec mon cheum Herbert que je connais depuis le secondaire. Ça faisait plusieurs mois qu’on ne s’était pas vus. J’avais au minimum un quart d’heure de retard, mais je ne me pressais pas vraiment. Fan de comics américains depuis sa naissance, Herbert refusait de se séparer de sa vieille montre Batman qui retardait régulièrement. Il arrivait donc aux rendez-vous en moyenne trente minutes après l’heure prévue.

Quand je suis entré dans le bar, j’ai vécu deux chocs successifs. Le premier était de voir Herbert déjà installé à une table près de l’entrée, qui entamait sa deuxième pinte, ce qui, connaissant son débit, correspondait à une attente d’environ un quart d’heure. Le second choc était qu’il arborait au poignet une magnifique montre suisse dont la précision est légendaire.

J’ai commandé la même bière que Herbert et j’ai désigné son poignet :

- Qu’est-ce qui est arrivé à ton ancienne montre ? Elle est partie rejoindre Robin ?

- Très drôle, m’a-t-il répondu. C’est ma nouvelle blonde qui m’a offert celle-ci.

- Ta nouvelle blonde ?

- Oui. Elle s’appelle Lucrèce, ça fait un mois qu’on est ensemble.

- Waow ! Il faudrait vraiment que tu me la présentes ! lui ai-je répondu, brûlant de savoir à quoi ressemblait cette fille qui avait réussi à briser 15 ans d’obstination en si peu de temps.

Nous avons passé une bonne partie de la soirée à parler de sa nouvelle relation. Il m’a expliqué que depuis qu’il était avec Lucrèce, il s’était complètement transformé. Elle avait fait littéralement de lui un homme neuf. En l’écoutant parler, je me rendais compte qu’il avait effectivement beaucoup changé depuis la dernière fois que je l’avais vu. Il s’exprimait avec un nouveau ton, bien plus assuré, avait une foule de nouveaux projets, et une nouvelle énergie qui lui permettrait sans doute de les réaliser. Nous nous sommes quittés l’esprit embrumé par de nouveaux cocktails qu’il avait voulu essayer à tout prix, nous promettant de nous voir plus souvent.

Les semaines suivantes se sont déroulées sous le signe de la nouveauté. Herbert a adopté une nouvelle apparence, troquant ses jeans et ses vieux chandails contre des complets élégants, demandant même au coiffeur de lui faire une coupe de cheveux à la mode. À chaque fois que l’on se voyait, il me parlait avec enthousiasme du nouvel appartement dans lequel il comptait emménager avec sa blonde, de ses nouveaux amis qu’elle lui avait présentés et des vacances qu’ils allaient bientôt prendre ensemble, à Terre-Neuve. Dans ses moments les plus optimistes, il s’imaginait même se promener avec elle en poussant un carrosse occupé par un bébé tout neuf.

Au départ, j’étais vraiment content pour Herbert, mais les nouveaux détails qui apparaissaient chaque jour me mettaient de plus en plus mal à l’aise. Par exemple, Lucrèce trouvait à chaque fois un nouveau prétexte pour ne pas me rencontrer. Plusieurs mois après avoir entendu parler d’elle, je n’avais toujours pas vu la nouvelle conquête de mon ami. Malgré l’achat de nouvelles lunettes, ce dernier avait par ailleurs une vision du monde de plus en plus étriquée. Son nouveau but dans la vie était d’accumuler de nouveaux revenus et d’acquérir de nouvelles responsabilités. Pire, la nouvelle hygiène de vie qu’il s’imposait lui interdisait l’alcool. Les rares fois où l’on se voyait désormais, c’était pour boire des cappuccinos dans un nouveau café qui venait d’ouvrir juste en bas de chez lui.

Le plus dur à supporter était toutefois ses nouveaux sujets de conversation. Alors que nous avions l’habitude de nous remémorer nos vieilles beuveries avec une nostalgie d’anciens combattants, Herbert était devenu intarissable sur des sujets aussi peu passionnants que les vertus du néo-libéralisme ou la nouvelle stratégie du parti conservateur. C’est au cours d’un de ses monologues que j’ai fini par lâcher ce que j’avais sur le cœur :

- Tu sais Herbert, je crois que tu avais raison quand tu disais que Lucrèce avait fait de toi un homme neuf. En fait, tu es tellement neuf que je ne te reconnais plus l’ami que j’avais.

Visiblement très vexé, il s’est levé de la table sans dire un mot. Il est allé payer nos cappuccinos au comptoir en ouvrant ostensiblement son nouveau portefeuille, puis il est sorti sans se retourner.

Après plusieurs jours sans que ni l’un ni l’autre donne de nouvelles, je me suis décidé à faire le premier pas. Au téléphone, j’ai failli ne pas le reconnaître à cause de sa nouvelle voix. Par souci du compromis, je lui ai proposé qu’on se retrouve à 19 h dans un bar qui servait des cocktails avec et sans alcool. Il a laissé un court silence, comme s’il hésitait à me dire quelque chose, puis a finalement accepté de venir.


Fin numéro 1

Après avoir patienté dans le bar pendant trois quarts d’heure, j’ai compris que Herbert ne viendrait pas. J’ai marché jusqu’au métro en ruminant les derniers évènements dans ma tête. J’en suis arrivé à la conclusion que la blonde d’Herbert venait certainement de lui offrir un nouveau cellulaire. Le genre d’appareil ultramoderne avec lequel on ne peut pas téléphoner à ses vieux amis ni recevoir leurs appels. Sur le quai de la ligne orange, il y avait une nouvelle affiche publicitaire : “Place aux idées neuves !” J’ai sorti un vieux briquet de ma poche et j’y ai mis le feu.


Fin numéro 2

Après avoir patienté dans le bar pendant trois quarts d’heure, j’ai compris que Herbert ne viendrait pas. Au moment où j’allais partir, je l’ai vu entrer calmement dans l’établissement, comme si de rien n’était. La montre Batman qu’il portait au poignet indiquait 19 h pile. Il a vu ma pinte de bière, a commandé la même chose et s’est assis à ma table. Il portait de vieux jeans, un vieux chandail, ses vieilles lunettes, et il ne s’était pas peigné. Ne sachant pas trop quoi dire, j’ai demandé :

- Rien de neuf aujourd’hui ?

- Si, a-t-il répondu avec un sourire. J’ai une nouvelle blonde.