Yann Rocq

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« Renouvelons le désir ». Tel était le slogan choisi par la compagnie Applung, pour sa cinquième assemblée générale. Malgré ce message positif qui ornait la salle de conférence, la plupart des spectateurs paraissait aussi enthousiaste qu’un manchot à qui on vient d’offrir un violoncelle : depuis trois ans, les ventes de téléphones intelligents de la société, née de la fusion d’Apple et Samsung, avaient chuté de manière inquiétante. Les investisseurs avaient hâte d’entendre le discours de John Windshield, le nouveau directeur général, qui devait présenter son plan pour sauver l’entreprise de licenciements massifs, ou pire, d’une réduction des dividendes versés aux actionnaires.

John apparut sur la scène dans une débauche d’effet pyrotechniques dont la majorité des participants évalua le coût à beaucoup trop cher. Il s’adressa au public avec un dynamisme étonnant pour les circonstances :

« Mesdame et Messieurs les actionnaires, bonjour! Comme vous le savez, notre compagnie a toujours fondé sa stratégie sur l’innovation. C’est grâce à elle que nous avons pu proposer le iPhone Galaxy 7 avec son écran souple et son détecteur de radars, le iPhone Galaxy 8, avec sa coque en pur noisetier et son appareil photo à rayons X, et le iPhone Galaxy 9 greffable dans le bras avec son taser intégré. Sans cette capacité à nous réinventer en permanence, jamais nos clients n’auraient eu l’idée d’acheter nos nouveaux appareils, alors que celui qu’il possédait fonctionnait encore. »

John tenta de faire une pause pour ménager ses effets, mais le regard noir du public le convainquit d’enchaîner rapidement. « Malheureusement, ce rythme d’innovation effréné a eu deux conséquences fâcheuses : la première est que nous sommes totalement à court de nouvelles idées pour nos futurs produits. La seconde est que nos clients sont tellement habitués à la nouveauté que plus rien ne les impressionne. C’est la raison pour laquelle ils s’accrochent au téléphone préhistorique qu’ils ont acheté il y a six mois, et que nos ventes plongent à une vitesse alarmante.

Après de nombreux mois de recherche et de développement, nous sommes arrivés à la conclusion que ce ne sont pas nos produits que nous devions changer, mais nos clients. Pour vous présenter ce point, je vous demande d’accueillir notre nouveau chef de produit et docteur en neurobiologie Jim Wiper. »

Jim arriva sur scène en poussant un chariot sur lequel était posé un vivarium muni d’épaisses parois. Sur l’écran géant, on pouvait voir que que ce dernier contenait un téléphone intelligent, un gros morceau de cheddar, et une souris obèse qui négligeait totalement l’appétissante nourriture à côté d’elle. « La souris que vous voyez a été tellement gavée de nourriture qu’elle en a été dégoûtée et est devenue anorexique, expliqua Jim. Grâce à nos recherches, nous avons cependant réussi à créer un son capable de redonner le goût de n’importe quelle activité à n’importe quel mammifère. Mais assez parlé. Le plus simple et que je fasse une démonstration ».

Jim effleura l’écran de son téléphone intelligent, et l’écran de l’appareil à l’intérieur du vivarium s’alluma un bref instant. La souris dressa subitement ses oreilles et se jeta sur le fromage avec une vivacité étonnante pour sa corpulence. Elle le dévora avec frénésie pendant une vingtaine de secondes, puis tomba à la renverse, prise de convulsions, vomit son fromage ainsi qu’une partie de ses organes internes, puis s’immobilisa définitivement.

Après un court instant de stupeur devant cette scène macabre, les actionnaires se levèrent et applaudirent à tout rompre, tandis que John revenait sur la scène pour serrer la main de Jim.

« Comme vous l’avez compris, dit John, nous utiliseront la même technologie sur nos clients pour qu’ils retrouvent le goût à nos produits. Bien sûr, nous ferons notre possible pour ne pas les tuer, ajouta-t-il malicieusement, sous les rires du public. Des questions? » Un actionnaire leva timidement la main : «  Est-ce légal?

- Bien sûr, répondit John. Nous avons ajouté une clause nous autorisant au contrôle mental dans la nouvelle licence d’utilisation de nos systèmes. Vous savez bien que tout le monde l’accepte sans la lire. »

La conférence se termina sous une nouvelle ovation du public.

Une semaine plus tard, Jim et John se réunirent dans une pièce secrète des locaux d’Applung autour d’un laptop, afin de diffuser le son salutaire sur tous les téléphones intelligents déjà vendus par la compagnie. L’opération semblait bien se dérouler, mais Jim fut soudain pris de panique :

« Mon dieu! Je pensais avoir réglé ce machin sur 25 %, mais nous sommes à la puissance maximum. - Vous êtes fou? cria John.

- Ce n’est pas ma faute, je suis pas habitué au nouveau système.

- Que va-t-il se passer?

- Je ne sais pas, répondit le scientifique, les yeux teintés d’une intense inquiétude ».

Au même moment, à quelques milliers de kilomètres de là, un couple de trentenaire montréalais prenait son brunch sur le patio. La femme jouait à Angry Candy Crush Run sur son téléphone, tandis que l’homme regardait d’un oeil distrait les derniers produits d’Applung sur sa tablette. Soudain un son étrange s’échappa des deux appareils. L’homme leva les yeux, les planta dans ceux de sa conjointe et lui murmura: « J’avais oublié combien tu étais belle

- Prends-moi tout de suite, lui répondit-elle »

Ce genre de scène se répéta dans des millions de foyers à travers le monde, comme si un immense nuage aphrodisiaque avait envahi la planète. Les gens délaissaient leurs écrans pour regarder d’un oeil nouveau leur conjoint, leur ami, et parfois même leur cousine. Le secteur des nouvelles technologies en souffrit énormément, mais ce fut une aubaine pour les fabricants de produits contraceptifs et de pilule du lendemain.

San Francisco, 18h45, Quartier général de la société Applung. Prostré devant son laptop, complètement abasourdi, Jim Wiper écoute à la radio en streaming les nouvelles de cette vague d’amour mondial.

« Je suis vraiment désolé. Tout est de ma faute.  »

T’inquiète pas, on va bien trouver une solution, répond John en lui passant la main dans les cheveux.