Yann Rocq

Occupation

« Alors, tu as bien tout compris, Émylien ? »

Prostré sur une chaise devant la table de la salle à manger, Émylien, 6 ans, avait encore du mal à comprendre ce qui lui arrivait. Aline et Antoine, ses parents, étaient assis en face de lui, une feuille de papier posée devant eux, et attendaient sa réponse avec une impatience mal dissimulée.

Constatant l’imminence de la rentrée quelques semaines auparavant, ils avaient décidé d’inscrire leur fils à diverses activités extrascolaires, afin que celles-ci débutent en même temps que son admission en première année. Infatigables dans leur dévotion parentale, ils avaient consulté sans relâche leurs amis, leurs collègues et de nombreux sites Internet dédiés aux loisirs enfantins, intégrant de fait le mouvement mondial « Occupy your kids. »

La feuille qu’ils tenaient devant eux était le fruit de cette recherche intensive. Elle détaillait soirée par soirée les activités auxquelles ils avaient finalement inscrit leur enfant, scrupuleusement choisies en fonction des bénéfices qu’elles pourraient lui apporter.

Lundi : Hockey (le hockey permettra à votre enfant d’acquérir des gestes techniques, de développer son engagement moteur, et de ne pas se faire écoeurer par ses amis plus tard parce qu’il a déjà une bedaine à 20 ans.)

Mardi : Violoncelle (le violoncelle développera la coordination et la faculté de concentration de votre enfant. À l’âge adulte, il pourra en outre briller en société en glissant subtilement « moi, quand je faisais du violoncelle » au cours d’une conversation mondaine.)

Mercredi : Arts plastiques (les arts plastiques sont une manière très intéressante de développer la créativité de votre enfant. Cette compétence lui sera très utile plus tard à l’université, quand il devra concevoir des banderoles contre la hausse des frais de scolarité.)

Jeudi : Théâtre (le théâtre développera la faculté d’expression et l’univers émotionnel de votre enfant. Ces aptitudes lui seront d’une aide précieuse dans notre société où il est impossible de faire progresser sa carrière sans mentir.)

Vendredi : Gymnastique (la gymnastique est le moyen idéal de s’épanouir et de développer son corps et son esprit. Elle permettra à votre enfant d’acquérir la flexibilité qu’on exigera de lui plus tard en entreprise.)

Samedi et dimanche : Scoutisme (le scoutisme forge l’esprit d’entraide et le travail en équipe. Il contribuera également à l’ouverture d’esprit de votre enfant en lui permettant de vivre sa première expérience homosexuelle, le plus souvent avec une personne de son âge.)

Aline et Antoine ne pouvaient s’empêcher d’être fiers de cet emploi du temps. Avec une telle organisation, leur enfant serait bien occupé et n’aurait besoin de revenir à la maison que pour assurer ses besoins vitaux. Ils étaient d’autant plus satisfaits de leur performance qu’ils avaient rencontré des parents conciliants qui avaient accepté de déposer Émylien sur les lieux de chaque activité en même temps que leur propre progéniture.

La partie la plus compliquée avait été toutefois de convaincre Émylien de la légitimité de leur démarche. Celui-ci ne semblait en effet intéressé ni par l’école, ni par les activités extrascolaires qui lui étaient proposées, et ils avaient toutes les peines du monde à lui faire admettre que les 70 heures d’occupation hebdomadaire qui l’attendaient allaient lui être bénéfiques. À la veille de la rentrée, cela faisait maintenant deux heures qu’ils essayaient de lui faire mémoriser sans succès son emploi du temps, sans arriver à déceler avec certitude si ce problème était dû à une réelle incompréhension ou à de la mauvaise volonté.

« Alors, tu as bien tout compris, Émylien ? » répéta Aline à son fils en essayant de contenir son exaspération. Émylien acquiesça finalement d’un vague mouvement de la tête. La résignation se lisait sur son visage, comme s’il avait compris malgré son jeune âge que la parole d’un enfant n’a aucune valeur pour des parents qui veulent son bonheur malgré lui. Ils l’envoyèrent donc se coucher, se réjouissant de cette nouvelle étape qui commençait.

Le lendemain, Aline et Antoine laissèrent Émylien à 8 h à l’école primaire. Ils avaient conscience qu’ils ne verraient pas beaucoup leur fils d’ici les prochaines vacances, qu’ils comptaient d’ailleurs rentabiliser en l’inscrivant à un cours intensif de chinois. Ils étaient cependant persuadés que c’était la meilleure chose à faire pour atteindre le but qu’ils s’étaient fixé.

Lorsqu’ils rentrèrent chez eux le lundi soir après le travail, ils retrouvèrent avec surprise un calme qu’ils n’avaient plus connu depuis la naissance de leur fils. À l’heure du souper, qu’ils arrosèrent d’une bonne bouteille de champagne, ils discutèrent un peu d’Émylien qui, au même moment, devait être en train de manger son sandwich dans l’aréna avant de mettre ses patins. Ils ressentaient toutefois tous deux l’urgence de passer à un autre sujet.

« En tout cas, là, je pense qu’il va être bien occupé, dit Antoine en guise de conclusion. — Oui. Enfin tranquilles », répondit Aline en déboutonnant la chemise de son époux.