Yann Rocq

Ostentatoire

Merci à Michaël Verdoux pour l’enregistrement.

Je ne pense pas être quelqu’un de spécialement intolérant. J’ai juste beaucoup de misère à supporter que des personnes affichent avec ostentation des valeurs différentes des miennes. Par exemple, comment accepter qu’en 2010, dans une démocratie occidentale, des milliers de femmes s’accrochent à une tradition désuète en cachant presque totalement leur visage derrière des lunettes de mouche ?

J’admets que voter une loi pour interdire ce genre d’accessoire dans les lieux publics serait un peu extrémiste, et même injuste si elle ne s’appliquait pas également aux piercings dans le nez et à la coupe Longueuil. Il me semble en revanche que les pouvoirs publics devraient se pencher sur le fait que de plus en plus de personnes résument leur vie à deux objectifs : se distinguer de la masse et monopoliser l’attention de leurs contemporains. Les médias ont une grande responsabilité dans cette préoccupation double. Entre les publicités qui nous expliquent comment être unique en achetant la même voiture que 40 000 autres caves et les émissions de télé-réalité qui nous montrent qu’on peut devenir célèbre en chantant faux, les incitations à se démarquer sont nombreuses.

Seulement voilà, pour les nombreux malheureux qui n’ont ni le talent, ni un visage télégénique, ni les tripes de dessouder une octogénaire, les occasions de s’affirmer sont plus restreintes. Alors ils utilisent les stratagèmes qu’ils ont à leur disposition : ils se mettent à jouer au golf, ils deviennent bouddhistes ou ils ouvrent un compte Twitter. Les plus chanceux finissent chroniqueurs au Journal de Montréal.

Il y a des gens qui tentent d’épater le monde avec des choses vraiment bizarres. Juste après les attentats du 11 septembre, j’ai commencé à sortir avec une fille qui voulait me convaincre qu’elle avait échappé à la mort juste parce qu’elle avait pris l’avion ce jour-là. Il ne se passait pas un jour sans qu’elle me répète « t’imagines que si j’avais pris American Airlines au lieu de Air Canada, si j’étais partie de Boston au lieu de Montréal, et j’étais allée à Los Angeles au lieu de Paris, j’aurais pu y passer ! » Il y a un mois, je me suis tanné. Je lui ai répondu « T’imagines que si t’étais actrice au lieu de vendeuse, célèbre au lieu d’inconnue, et belle au lieu de laide, je coucherais avec Scarlett Johansson ? ». C’est sorti vraiment tout seul, j’avoue que c’est pas mon meilleur souvenir de rupture.

Tant qu’on parle de vedette, je ne supporte pas les gens qui tentent de frimer en glissant dans la conversation qu’elles fréquentent des célébrités. J’en parlais encore hier avec Céline et René. Certaines personnes ont l’impression qu’en côtoyant des stars, elles deviennent un peu des stars elles-mêmes. C’est comme si je pensais être capable de changer un joint parce que j’ai pris une bière avec mon plombier. J’ai un collègue insupportable qui passait son temps à me répéter qu’il connaissait très bien un acteur de la TV. Heureusement, depuis un an, il en parle beaucoup moins, de Jean-François Harrisson.

Même quand il s’agit de leur propre décès, certaines personnes ne peuvent s’empêcher de faire dans le tape à l’œil. Sur Internet, j’ai appris qu’un homme vivait une histoire tellement passionnelle avec sa Ferrari qu’il a demandé à ce qu’on lui sculpte la même en marbre pour décorer sa tombe. Malheureusement, après sa mort, il avait tellement dépensé d’argent dans sa voiture qu’il n’en restait plus assez pour la sculpture. C’est quand même poche de passer la fin de sa vie au volant d’une Ferrari et l’éternité en dessous d’une Smart en plâtre.

Les gens qui cherchent trop à attirer l’attention m’ont toujours profondément agacé. Pendant un moment, j’ai même envisagé de créer l’Association de lutte acharnée contre l’ostentation nuisible, mais j’ai dû abandonner l’idée. D’abord, parce que si on prenait les initiales, ça donnait « ALACON ». Ensuite parce que j’ai réalisé que pour être conforme à ses principes de discrétion, cette structure devrait avoir un discours le plus anodin possible, reposer sur des militants ordinaires, avoir un chef banal et sans charisme. J’ai eu trop peur que le Parti libéral du Canada me poursuive pour plagiat.

D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’un tel combat ait une chance d’aboutir. Il existe tellement de méthodes pathétiques pour attirer l’attention sur sa petite personne. Fumer des gros cigares pour montrer au monde qu’on est riche, proposer le mot « Ostentatoire » aux Auteurs du dimanche pour montrer qu’on a du vocabulaire, écrire un texte sur ce même mot pour montrer qu’on est capable de relever le défi. Je conclurai donc mon discours par cet aphorisme attribué au roi Salomon : « Vanité des vanités, tout est vanité… mais as-tu vu mon nouvel iPhone ? »