Yann Rocq

Panse

Après un délai d’à peine un mois (bon, d’accord, plus d’un mois), voici le texte que j’ai écrit et lu pour la soirée du cabaret des auteurs du dimanche du 6 octobre 2013. Le thème était « Panse ».

Montréal, une heure du matin. Je cours à toute vitesse sous une pluie battante dans la rue Hochelaga. Je mets toute l’énergie dont je suis capable dans chacune de mes foulées, comme si ma vie en dépendait. D’ailleurs, elle en dépend probablement : je suis poursuivi par cinq hommes armés de battes de base-ball, qui me hurlent des insultes et des menaces de tortures d’une grande créativité.

Mes agresseurs m’ont interpellé à la sortie du foyer où j’ai passé la soirée à jouer aux cartes avec des amis. Leur distance me laissait une bonne chance de leur échapper, mais je ne cours vraiment pas vite. À chaque seconde, je vois notre écart et mes chances de survie diminuer aussi rapidement qu’une crème glacée dans un char pendant une canicule.

Je ne me demande même pas pourquoi ils m’en veulent. Depuis que le gouvernement a décidé de présenter les gens dans mon style comme une menace pour la cohésion sociale, nous sommes de plus en plus victimes d’intimidations et d’agressions en tout genre. Pourtant, comme la majorité d’entre nous, je n’ai jamais fait de mal à personne ni même essayé de convaincre quiconque d’adopter mon mode de vie. Mon seul crime, c’est d’avoir un indice de masse corporelle de 35,3, ce qui correspond à une obésité de classe 2.

Malgré les sifflements de mes poumons, dus à une crise d’asthme qui m’a pris au dixième mètre de ma course, je discerne derrière moi un bruit de chute suivi d’un cri de douleur. Je jette un œil et je vois qu’un de mes poursuivants est tombé par terre après s’être enfargé dans un rack de bixis. Les autres se sont arrêtés pour voir s’il est correct. Je profite de la diversion pour bifurquer vers une petite ruelle. Juste avant de tourner j’entends un bruit de moteur : les cinq hommes ont été rejoints par d’autres miliciens en pick-up, qui leur proposent de monter avec eux.

Le statut des obèses est passé de sujet de joke facile à menace pour la nation le 11 septembre 2014. Ce jour-là, des attentats ont été commis simultanément contre trois YMCA, un Commensal et deux défilés de mode, causant un bilan de 34 morts et de 240 blessés. Personne n’a détecté les bombes, astucieusement dissimulées dans des plats de salades de quinoa. Plus tard, l’enquête a révélé que ces actes étaient l’œuvre du réseau Al Calorie, un groupe clandestin luttant de manière violente contre la discrimination dont les gros sont victimes.

À l’époque, le gouvernement a été le premier a affirmer que cette action était isolée et qu’elle ne devait pas jeter la vindicte sur tous les obèses. Au fil du temps, les médias ont cependant révélé que ces derniers bénéficiaient de privilèges exorbitants, totalement inaccessibles au commun des maigres : places prioritaires dans les transports en commun, lignes de vêtements spécialement dédiées, et droit d’utiliser des triporteurs sans passer pour des paresseux. Des observations qui augmentèrent la haine et la méfiance du public envers ceux qu’on appelait encore hypocritement les gens de forte corpulence.

Ce gros potentiel électoral était trop difficile à négliger pour le parti au pouvoir. Les dirigeants finirent par expliquer que malgré une politique de prévention, l’obésité touchait maintenant plus de 25 % de la population. La forte capacité d’assimilation des gros mettait en péril les trois droits fondamentaux de tout pays civilisé : faire du gym, manger santé, et entrer dans un ascenseur sans avoir besoin de se mettre de profil. C’est ainsi que fut voté un ensemble de lois répressives contre l’obésité, regroupées sous l’appellation « Charte des valeurs nutritives » Les signes ostentatoires de gras furent interdits dans les administrations publiques, obligeant de nombreux employés à porter des gaines. On interdit également les fast foods et les crèmeries, mais on garda les cabanes à sucre au motif qu’elles faisaient partie du patrimoine national. Toutes ces mesures ne suffirent malheureusement pas à éteindre la peur de certains citoyens, qui s’organisèrent en milice anti-gros dont je devais croiser le chemin.

Malgré le danger imminent. Je suis obligé de faire une pause au milieu de la ruelle pour reprendre mon souffle. Je suis trempé par la pluie, mais ce n’est rien à côté de ma transpiration. Je n’arrive plus à reprendre ma respiration. J’ai l’impression que mon cœur va déclarer sécession du reste de mon corps pour aller vivre sa vie. Soudain, j’entends un crissement de pneu suivi d’un bruit de moteur qui s’approche de moi à grande vitesse. C’est fini. Ils m’ont retrouvé. Je tombe à genoux au milieu d’une grande flaque.

Une paire de phares s’approche de moi et s’arrête juste à mon niveau. Je baisse la tête et la cache sous mes bras en prévision de la pluie de coups qui va s’abattre. J’entends alors un bruit de portes pneumatiques qui s’ouvrent.

« Alors, mon gars. On joue à la cachette? Je pense que tu vas perdre »

Le ton est plus taquin que menaçant. Je lève les yeux et suis estomaqué : ce n’est pas le pick-up qui vient de s’arrêter devant moi mais un véhicule de transport adapté, probablement trafiqué. Le chauffeur qui vient de me parler tombe dans la catégorie « obésité morbide », sans que cela semble avoir écorné sa joie de vive.

Je distingue à l’arrière du bus une douzaine d’hommes et de femme de la même corpulence en tenue de combat, portant des matraques à la main. Je comprends qu’il s’agit d’une escouade du fameux groupe Al Calories qui est venu me secourir.

« Allez, mon gars, ne m’oblige pas à descendre la rampe. Je sais que tu n’en as pas besoin »

J’hésite un instant. Si je refuse, j’ai très peu de chance d’échapper à mes poursuivants. Mais si je monte, je n’aurai pas le choix de basculer dans la clandestinité, et de me battre contre mon propre pays. En voyant le pick-up s’approcher de nous à grande vitesse, et mon interlocuteur à deux doigts boudinés de fermer la porte du bus, je comprends finalement qu’il s’agit d’un simple choix entre la vie et la mort. Je me relève péniblement et je monte les marches de l’autobus qui part en trombe vers mon nouveau destin.