Yann Rocq

Redémarrer

Rien ne prédisposait Adrien Gendron, plongeur à temps partiel dans un restaurant du Vieux Montréal, à devenir un phénomène Internet. Comme pour la plupart des destinées exceptionnelles, c’est une accumulation de circonstances et de hasards troublants qui devaient bouleverser à jamais sa vie monotone et lui donner enfin un sens.

La première circonstance fut qu’Adrien soit de service le jour de la visite officielle de la Reine d’Angleterre dans la métropole québécoise. La seconde circonstance fut que les toilettes du personnel de l’établissement dans lequel il travaillait soient hors service, et qu’en raison de l’achalandage provoqué par la visite royale, il soit impossible d’accéder à un urinoir dans un délai raisonnable. La troisième circonstance fut qu’une photo du cortège royal soit prise au moment exact où il passait devant le restaurant d’Adrien, alors que ce dernier se soulageait la vessie contre un mur dans la ruelle contiguë.

C’est pour toutes ces raisons que le lendemain, on put voir en page d’accueil du populaire magazine en ligne “Nouvelles du web” une photo de la souveraine au sourire figé faire coucou de la main au public montréalais, avec au second plan, un homme se tenant dans une position sans équivoque, l’angle de la prise de vue donnant l’impression qu’un petit bonhomme était en train de pisser sur le chapeau de la Reine d’Angleterre.

Rapidement alertés par des messages de lecteurs scandalisés ou amusés, les éditeurs du site web remplacèrent la photo incriminée par une version plus kawaii, huit minutes cinquante trois après qu’elle eut été mise en ligne. Mais il était trop tard. Des centaines d’internautes avaient déjà copié l’image et se l’échangeaient à grande vitesse sur les réseaux sociaux.

Peu de temps après, apparurent les premiers détournements réalisés par des adeptes de Photoshop. On pouvait y voir Adrien pisser dans tous les endroits et sur toutes les choses imaginables : du haut de la Tour Eiffel sur Nicolas Sarkozy, dans un Apple Store sur la mascotte d’Android ou dans un décor d’Angry Bird sur la tête d’un cochon vert. Un montage particulièrement réussi dans lequel Adrien déguisé en marine pissait sur des cadavres de talibans provoqua de graves émeutes au Moyen Orient qui firent deux morts.

D’autres internautes se mirent en tête de découvrir l’identité du pisseur et diffusèrent abondamment le cliché accompagné d’un appel à témoins. Adrien découvrit quant à lui l’existence de cette affaire une semaine après qu’elle eut commencé, par le biais d’un courriel de Facebook l’informant qu’un ami venait de le taguer sur une photo. Il eut à peine le temps de réaliser l’ampleur des dégats qu’il se retrouva bombardé quotidiennement de centaines de messages de souverainistes le félicitant pour son engagement politique et de menaces de mort de personnes âgées. Le choc psychologique fut si intense pour Adrien qu’il resta cloitré chez lui pendant plusieurs jours, se nourrissant à peine et se réveillant plusieurs fois la nuit en criant. Il était sur le point de sombrer totalement dans la dépression lorsqu’un agent artistique du nom de Raymond Angelure sonna à sa porte.

Avec le sens de la persuasion qui caractérise sa profession, Raymond fit comprendre à Adrien que sa mésaventure était une occasion inespérée de gagner un maximum d’argent. Il obtint sans peine son autorisation pour créer une boutique en ligne officielle dans le but de vendre divers objets à son effigie. Raymond conçut ensuite avec l’aide d’un graphiste un t-shirt arborant la désormais célèbre silhouette d’Adrien en train d’uriner, entourée d’un coeur et accompagnée de l’inscription “Pisse and love”. Ce modèle partit si vite qu’il déclina l’idée sous forme de tasses, de tapis de souris et même de figurines.

Adrien se remit du traumatisme provoqué par sa célébrité soudaine en touchant les énormes bénéfices de cette nouvelle activité, et ce malgré la côte de 70 % que Raymond s’octroyait sur chaque produit.

Il augmenta ces revenus en participant contre rémunération à des soirées organisées en son honneur dans divers bars, et en tournant dans plusieurs publicités pour la bière ou des fabricants de toilettes. Sa popularité finit par déborder vers les médias traditionnels, et il ne se passa bientôt plus un jour sans qu’il soit invité sur un plateau de télévision ou à une émission de radio pour raconter son incroyable histoire.

Cette frénésie dura plus de deux mois, autant dire une internité. Un beau jour, elle retomba néanmoins aussi brutalement qu’elle avait décollé. L’image qui avait rendu Adrien célèbre disparut peu à peu des écrans, supplantée par des buzz plus récents, comme la vidéo Youtube montrant un enfant de cinq ans jonglant avec 18 chatons dans le désert syrien tout en faisant un lip dub sur une toune de Justin Bieber.

Affalé dans un fauteuil du nouveau bureau que Raymond venait de s’offrir dans un luxueux building du centre-ville, Adrien attendait avec impatience que celui-ci lui expose la énième stratégie qu’il envisageait pour relancer sa carrière agonisante. Les paroles de Raymond, toutefois, le stupéfièrent :

- Adrien, j’ai bien réfléchi et je pense qu’il faut laisser tomber. Je suis tanné d’essayer de relancer ta popularité. Ça vire à l’acharnement thérapeutique.

- Tu ne peux pas me faire ça, répliqua Adrien, quand tu m’as fait signer le contrat, tu m’as dit que je pourrais faire carrière pendant vingt ans.

- Pas tout à fait, je t’ai fait signer un contrat me donnant l’exclusivité d’exploitation de ton image pendant 20 ans. C’était une précaution, pas une garantie.

- Mais on vient à peine de commencer à travailler ensemble!

- Je sais, je sais. Mais franchement, c’est déjà un miracle qu’on ait réussi à tenir deux mois avec ton truc. Je ne sais pas si tu te rends compte, mais ça fait 5760 fois les 15 minutes de célébrité que promettait Andy Warhol! Tu penses pas que toi aussi, tu devrais passer à autre chose ? Qu’est-ce qu’ils vont dire, tes enfants, plus tard, quand leurs camarades leur demanderont ce que tu fais dans la vie? Mon père, y pisse ?

- On a qu’à trouver autre chose. On est pas obligé de partir de ce qui m’a fait connaître.

- Je veux bien, mais tu n’as pas de personnalité et tu n’as aucun talent spécial. Si tu savais chanter, on t’aurait envoyé à star académie, si tu savais cuisiner, on t’aurai envoyé à un souper presque parfait, si tu savais écrire, on t’aurait envoyé aux auteurs du dimanche, mais tu ne sais rien faire. On ne peut pas bâtir une carrière entière sur ton urètre, tu comprends ? Allez, maintenant laisse-moi, j’ai rendez-vous avec le sosie d’Anne-Marie Losique.

Adrien sortit du bureau de Raymond totalement abattu. Alors qu’il avait passé sa vie à rester le plus discret possible, il était devenu célèbre malgré lui. Et maintenant qu’il y avait pris goût, il était contraint de sombrer dans l’anonymat. Il se sentait incapable de reprendre une job normale, d’affronter au quotidien ce regard ironique que l’on prête aux stars déchues. Ces pensées l’angoissaient tellement qu’en traversant la rue, il ne vit pas le camion de Renaissance qui venait récupérer le stock de t-shirts invendus. Le choc lui fut fatal.

La nouvelle du décès d’Adrien fit beaucoup de remous sur Internet. Les conspirationnistes soupçonnèrent un meurtre, tandis que d’autres se contentèrent de cliquer sur “J’aime”. Certains fans voulurent l’inclure dans le club des stars du rock mortes à 27 ans, mais se heurtèrent à de nombreuses contestations. D’une part parce qu’en dépit du geste très punk qui l’avait fait connaître, Adrien ne pouvait être considéré sérieusement comme une star du rock, et d’autre part parce qu’il était mort à 24 ans.

Ces nombreux débats étaient des signes clairs que la carrière d’Adrien était en train de redémarrer à titre posthume, mais Raymond avait des scrupules à exploiter commercialement une telle tragédie. C’est pourquoi il observa une période de deuil de 72 heures avant de lancer une nouvelle gamme de t-shirt qui eurent un énorme succès. Ces derniers portaient l’inscription “Rest in pisse”.