Yann Rocq

Temps

Voici, avec un certain temps de décalage, mon texte pour le cabaret des auteurs du dimanche du 8 juin 2014 sur le thème du temps. Il était 4 h du matin lorsque j’entrais avec mon collègue René dans un hôtel « Apportez votre escorte », où venait de se produire une tentative de meurtre. « On dirait que Le Temps a fait une nouvelle victime », me dit le policier en faction devant la porte de la chambre où s’était produit l’évènement. Par ces mots, l’agent ne désignait ni le temps qui passe, ni le temps qu’il fait, mais le tueur en série qui terrorisait la ville depuis plusieurs mois, et qui avait déjà fait sept victimes.

Le mode opératoire de ce criminel était assez original. Il tuait ses proies en les lacérant avec un couteau, puis blanchissait leurs cheveux avec du peroxyde d’hydrogène. C’est en raison de ce vieillissement artificiel des victimes que les médias lui avaient donné ce surnom original : « Le Temps ». Il aurait été plus logique de l’appeler « le blanchisseur », ou « le coiffeur », ou tout simplement « Le criss de mongol », mais le sens de la formule des journalistes s’embarrasse rarement de pertinence. Il ne se passait pas un jour sans qu’un article nous rappelle que le Temps nous filait entre les doigts : « Le Temps toujours en fuite », « La police incapable d’arrêter le tTemps », « Les autorités courent toujours après le Temps »…

Difficile de leur en vouloir. Depuis des semaines, notre enquête piétinait. Nous essayions de savoir qui serait la prochaine victime mais le Temps était aussi variable qu’imprévisible. Et bien que nous ayons réussi à le localiser quelques jours auparavant, nous étions désormais à la recherche du Temps perdu.

La victime du jour, ou plutôt de la nuit était une prostituée d’une cinquantaine d’années qui avait attiré le tueur en lui proposant du bon temps. Quand il avait sorti son couteau, elle avait crié tellement fort que le Temps s’était figé, puis avait filé sans faire son œuvre. Le réflexe de cette femme lui avait sauvé la vie. Sa poitrine couverte d’éraflures témoignait qu’elle avait bien résisté aux ravages du Temps.

Je me renseignai auprès du policier qui venait de l’interroger.

— Est-ce qu’elle vous a donné une description de son agresseur ?

— Pas grand-chose, à part qu’elle a trouvé le Temps bien long.

— Mais encore ?

— Il était séduisant, mais pas très bon au lit.

— Beau Temps, mauvais Temps. Il faut qu’on le retrouve, mais on n’arrivera à rien avec une description du Temps aussi partielle. Il faudrait faire des prélèvements d’ADN. Est-ce que Le Temps est venu ?

— Malheureusement, non. Je ne pense pas que l’on trouvera les moindres vestiges du Temps.

Je décrochai mon cellulaire qui venait de sonner. C’était Steve, un agent qui travaillait sur l’enquête depuis le début. Nous étions devenus amis. Le Temps nous avait rapprochés. « On a peut-être trouvé un endroit ou Le Temps passe, me dit-il. Je te conseille d’y faire un tour.

— Formidable. Comment avez-vous fait ?

— Le Temps laisse toujours des traces. »

Je me rendis à l’adresse donnée par Steve avec René. Dans les escaliers qui nous menaient à l’immeuble, ce dernier semblait préoccupé : « Il faut qu’on se dépêche de trouver le Temps. Je viens d’apprendre qu’il a descendu le fils d’un parrain de la maffia. Il a des tueurs à gages à ses trousses. Pour eux, Le Temps, c’est de l’argent »

L’appartement était désert comme si le Temps n’avait jamais existé.

— Je ne pense pas que le Temps comptait s’éterniser ici, dis-je à René.

— C’est une chambre au mois, pourtant

— Au temps pour moi

Soudain, j’entendis un bruit dans la pièce d’à côté. Dans l’embrasure de la porte, j’aperçus Le Temps qui s’apprêtait à se jeter par la fenêtre. René et moi nous précipitâmes pour suspendre son vol. Après l’avoir rattrapé de justesse, et avec beaucoup d’efforts, nous réussîmes à remonter le Temps.

De retour au poste, j’interrogeai sans succès le suspect pendant une heure. À bout de nerfs, je demandais à René d’entendre le Temps le temps de m’étendre.

« Je ne suis même pas sûr qu’il parle français, lui dis-je. À chaque fois que je lui demande de parler, il me répond “Nit ! Nit !”

— Oh ! Mais c’est un indice, ça ! Le Temps dit “Nit” ?

— T’enflamme pas. En tout cas. Je te laisse le Temps. Moi, il faut que je fasse une sieste.

René entra à son tour dans la salle d’interrogatoire, et je m’allongeai sur le sofa dans mon bureau. Après un sommeil réparateur de 27 secondes, je retournais voir mon adjoint pour voir s’il avait plus de prise sur Le Temps que moi. En entendant les cris et les coups provenant de la salle d’interrogatoire, je compris que Le Temps passait un sale quart d’heure. Je réussis à maîtriser René juste au moment où il s’apprêtait à lui donner un coup de poing sur l’os temporal.

— Resaisis-toi, bon sang ! As-tu vu à quelles extrémités le Temps t’accule ? Et c’est quoi, cette blessure au pouce ?

— Attention! Le Temps mord.

— Criss!

Il fallut beaucoup de patience et de diplomatie pour que le suspect daigne me parler, et que j’entende enfin une brève histoire du Temps. Je compris rapidement que son passé n’était pas simple. Nous avions eu un Temps héroïque, mais maintenant, c’était plutôt le Temps des regrets.

Le Temps fut condamné à perpétuité. J’allais régulièrement lui rendre visite. J’avais apprivoisé le Temps, mais je voyais quil était de plus en plus maussade. Et puis un jour où je vins le voir au pénitencier, on m’apprit que le Temps avait expiré. Suicide par pendaison. J’étais tellement sous le choc que j’exigeais que l’on me montre le tuyau auquel le Temps s’était suspendu. J’avais perdu mon Temps. Je n’arrivais pas à croire que je ne l’aurais plus jamais devant moi. Depuis, j’ai attendu que les choses s’estompent avec le Temps, mais il est encore trop présent. Je devrais faire le deuil, faire de nouveaux projets, mais j’avoue que le Temps me manque.